La face cachée de l’électronique

par Chris Simoens
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Les décharges d’Afrique de l’Ouest débordent de déchets électroniques. Comment atterrissent-ils là ? Avec quelles conséquences ? L’ONG belge WorldLoop tente de combattre les effets négatifs des e-déchets.

Un dépotoir géant rempli de carcasses d’ordinateurs. Des enfants bravent les émanations toxiques pour dénicher des matériaux de valeur. Ils brûlent des câbles pour libérer le cuivre. Les métaux toxiques tels que le mercure et le plomb s’écoulent jusqu’aux eaux souterraines alors qu’on y cultive pourtant des légumes. Voilà le quotidien d’Agbogbloshie, une décharge emblématique près d’Accra (Ghana). Si ces déchets permettent à 50.000 personnes de survivre, personne ne semble conscient des dangers pour l’environnement et la santé.

Les déchets électroniques d’Accra proviennent majoritairement d’Europe. Cependant, l’UE a élaboré la “directive DEEE” qui oblige les producteurs et distributeurs à mettre en place un système de collecte et de traitement des appareils et ampoules en fin de vie. En Belgique, l’organisme Recupel s’en charge depuis 2001. La société est financée par la “cotisation Recupel” incluse dans le prix de vente des appareils. La Belgique atteint un taux de collecte très élevé. Au sein de l’UE, 40 % des “e-déchets” (cadre) sont traités par ce canal officiel. Le reste comprend entre autres de petits appareils, comme les GSM, jetés avec les déchets résiduels. D’autres appareils sont collectés par des entreprises privées qui les revendent d’occasion ou en confient le recyclage à des sociétés de transformation des métaux et des plastiques, sans passer par Recupel. En Belgique, ce traitement officieux représenterait 10 % du total ; 5 % sont exportés, notamment en Afrique.

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Mafia

Il y a aussi des “circuits” illégaux. Chaque année, 250.000 tonnes de ces déchets seraient introduites clandestinement dans des pays ouest-africains. Une véritable aubaine, surtout lorsque le “traitement” est réalisé à bas prix en Afrique. Les matériaux non précieux et généralement toxiques sont jetés, seuls les composants précieux sont isolés (cadre) et souvent acheminés vers la Chine et l’Inde.

La mafia italienne serait particulièrement active dans le transport des déchets électroniques. La Convention internationale de Bâle impose pourtant une procédure très stricte pour le transport international de déchets. Les transporteurs illégaux savent comment la contourner, par exemple en faisant passer les déchets pour des matériaux d’occasion. Ils choisissent aussi les ports les moins pointilleux. Une réglementation européenne récente prévoit des contrôles beaucoup plus stricts dans les ports européens. L’Afrique de l’Ouest n’est pas une destination privilégiée par hasard, ses règlementations sont moins contraignantes que celles d’autres pays africains. Une partie des déchets électroniques qui se retrouvent dans les décharges en Afrique de l’Ouest a une origine “interne”. L’Afrique ne produit presque pas d’appareils électroniques. Elle importe tout, souvent des appareils d’occasion mais aussi de plus en plus d’appareils chinois peu coûteux. Il est avantageux de leur offrir une seconde vie. Le Ghana a développé une expertise incroyable pour réparer les appareils ou en réutiliser les composants. Mais les déchets électroniques supplémentaires sont impossibles à transformer sur place en respectant l’environnement.

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WorldLoop

Parfois, même des organisations caritatives sont pointées du doigt. Certaines exportent des ordinateurs d’occasion en Afrique afin d’y encourager le numérique. Mais lorsque les PC tombent en panne, le volume de déchets augmente. La société belge Close thé Gap, qui ne fournit que du matériel informatique de seconde main de très haute qualité, est parfaitement consciente du problème des déchets. Il y a 5 ans, elle a donc fondé WorldLoop, une entreprise sociale qui aide les pays africains à résoudre le problème des déchets électroniques. L’organisation repose sur un vaste réseau incluant Recupel, Bebat, Umicore, Deloitte et ONUDI.

“Dans la coopération avec nos partenaires en Afrique, nous optons consciemment pour le modèle de l’entreprise sociale, moins pour une coopération au développement pure et dure ” déclare Sam Van Dyck, collaborateur de WorldLoop. “Nous veillons à ce que nos partenaires deviennent des entreprises sociales saines et capables de générer des profits sans soutien financier. Au Kenya, nous avons soutenu le centre DEEE dans le cadre de la collecte et du recyclage des équipements obsolètes et endommagés. Ils sont démontés de manière écologique et les matériaux réutilisables sont vendus. Si un traitement écoresponsable sur place est impossible, nous participons à l’expédition des appareils en Belgique ou aux Pays-Bas.” Le centre DEEE est devenu une véritable entreprise commerciale.

Sam Van Dyck ajoute : “Le secteur informel, efficace dans la collecte des déchets, opère la première étape du démontage d’une manière dangereuse et inefficace. Le matériel est incendié ou les écrans brisés, sans souci des risques pour la santé et l’environnement. Voilà pourquoi nous travaillons à sensibiliser nos partenaires.” Ce vaste secteur informel est l’un des obstacles à une approche rigoureuse de la problématique. La fermeture d’Agbogbloshie ne ferait que déplacer le problème. Ces 50.000 personnes chercheraient ailleurs des opportunités de survie.

Mais il existe d’autres obstacles sérieux face auxquels WorldLoop est impuissant. Sam Van Dyck explique : “Une législation solide fait défaut dans de nombreux pays africains, ainsi qu’un cadre financier pour le traitement de toutes les parties de déchets électroniques, y compris les composants toxiques. Et les “e-déchets” sont rarement une priorité pour les gouvernements africains.”

Reste la question clé : les appareils électroniques ne peuvent-il pas être totalement conçus selon la logique du recyclage complet (crawle to crawle) ? Elle implique la réutilisation de chaque composant et l’absence de substances toxiques et que les entreprises cessent de programmer l’obsolescence de leur appareils. Récemment, le Parlement européen a adopté un rapport qui édicte les lignes directrices pour une économie circulaire. Bart Staes, député européen Groen, déclare : “Ces propositions combinent innovation, protection de l’environnement et création d’emplois. Grâce à une économie circulaire complète, l’UE économiserait chaque année 600 milliards en (dépenses pour des) matières premières et pourrait créer 2 millions d’emplois de plus.” L’Afrique en bénéficierait également. Il reste à voir dans quelle mesure la Commission européenne adoptera les propositions du rapport.

Qu’entend-on par déchets électroniques ?

Les “e-déchets” ou DEEE englobent les appareils électriques et électroniques, ainsi que leurs pièces, qui ont été jetés par leur propriétaire, sans intention de les réutiliser. Outre les écrans d’ordinateur, GSM, imprimantes, tablettes et PC, les déchets électroniques incluent les ampoules, machines à laver, panneaux solaires, aspirateurs, radios, appareils photo, etc.

www.worldloop.orgwww.cwitproject.eu


De quoi sont composés les déchets électroniques ?

De matériaux de valeur dont :

  • Les métaux tels que le fer, le cuivre et l’aluminium : très faciles à recycler
  • Certains plastiques
  • Les cartes de circuits imprimés, les puces informatiques ainsi que les puces mémoire contenant entre autres de l’or et de l’argent qui ne peuvent être traitées de manière efficace et écologique qu’avec une technologie sophistiquée. La société belge Umicore récupère 95 % des métaux précieux. Dans le monde, seules quatre entreprises en sont capables.

 

De matériaux non précieux

Ils contiennent souvent des substances toxiques, comme les retardateurs de flamme des boîtiers en plastique des écrans d’ordinateur ou de télévision ou le verre de vieux tubes cathodiques – encore utilisés en Afrique – qui contient beaucoup de plomb.

48 milliards d’euros

Valeur des matériaux à récupérer dans les 41,8 millions de tonnes de déchets électroniques (dont 300 tonnes d’or et 1.000 tonnes d’argent).le monde en 2014


41,8 millions de tonnes

e-déchets produits dans le monde en 2014

Plus d’info
The global e-waste monitor 2014 (United Nations University)
The global impact of e-waste (OIT)

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