Le numérique, moteur du progrès africain

par Chris Simoens
-

digit-5_unamid
digit-5_unamid

Le numérique est-il en train de percer en Afrique ? Nous avons interrogé Girum Ketema, expert en informatique de l’Université de Jimma (Éthiopie) et responsable d’un projet de la coopération universitaire flamande pour le développement.

Où en est l’Afrique sur le plan du numérique ?

Chaque pays africain évolue à son propre rythme mais le numérique se développe de manière significative tant dans les zones urbaines que rurales. Le nombre d’adeptes de la téléphonie mobile double, voire triple chaque année. Les Somaliens par exemple, privés de gouvernement depuis longtemps, procèdent à des virements électroniques depuis la campagne grâce à leur GSM. Le Kenya est également très avancé en la matière.

J’ai récemment eu des contacts avec un fournisseur rural d’électricité produite par des panneaux solaires. Les habitants règlent leur facture mensuelle par SMS. Sans GSM ce serait impossible, il n’y a pas de banque à la campagne. Et l’éparpillement des habitations empêche la collecte de l’argent auprès du consommateur.

Des applications plus sophistiquées voient aussi le jour. Au Kenya, des laboratoires mobiles équipés de la technologie numérique permettent de diagnostiquer le paludisme.

Un test sanguin n’est plus nécessaire. Une autre application permet de suivre les grossesses.

Le ministre Alexander De Croo veut soutenir le numérique dans le cadre de la coopération au développement. Une bonne idée ?

Certainement. Le nombre d’experts est encore limité en Afrique. Pourtant, même les petites universités, plus éloignées, ont accès aux meilleurs professeurs, grâce à la technologie audio-visuelle numérique. Les étudiants suivent les cours sur un écran de télévision. Une personne instruite ne vit pas à la campagne ; elle ne trouve un emploi décent que dans les grandes villes.

La technologie doit s’améliorer mais elle est déjà utilisable.

L’achat de livres universitaires n’est pas rentable ; après quelques années ils sont déjà dépassés. L’information numérique est une meilleure solution car elle est facile à mettre à jour. Le pouvoir judiciaire profite également de cette nouvelle technologie.

Auparavant, il fallait aller par monts et par vaux pour rencontrer un juge, aujourd’hui c’est possible grâce à la technologie audio-visuelle. L’Éthiopie est un immense pays aux routes dégradées, en particulier dans les zones rurales. Il est donc important d’investir dans la technologie, même si certains Africains estiment que c’est un luxe.

Au Rwanda, le président Kagame fait tirer partout des câbles en fibre optique pour faire de son pays un pôle numérique. Mais la famine et la pauvreté sévissent toujours. Est-ce une sage décision ?

Je crois que oui. Une route asphaltée n’apporte pas non plus directement des aliments mais elle contribue à la sécurité alimentaire. Cette route permet en effet aux agriculteurs d’atteindre les marchés plus facilement. Sans la technologie, il est difficile de changer les choses. Savez-vous comment les marchés fonctionnent en Afrique ?

Les acheteurs se rendent chez les agriculteurs et achètent les cultures sur place pour une somme dérisoire. Or, en ville, ces mêmes denrées sont vendues à prix d’or ! Dans les villages, les agriculteurs ne connaissent que le prix local. Depuis peu, ils peuvent suivre l’évolution des prix sur des écrans LCD installés par le gouvernement. Les producteurs se renseignent aussi par GSM sur les prix corrects.

digit-5_pub-benin

Vous réalisez un doctorat sur “l’internet des objets”. De quoi s’agit-il ? Des applications existent elles en Éthiopie ?

Il s’agit surtout de “réseaux intelligents” (smart grids) reliant des tas de dispositifs au moyen d’un Internet sans fil. Par exemple, des “bâtiments intelligents” peuvent optimiser leur chauffage. Il existe même des villes intelligentes, comme “smart Santander”, en Espagne, qui utilise différents types de données pour fluidifier le trafic et réduire la pollution. Les personnes âgées porteuses d’un stimulateur cardiaque, qui vivent seules ou séjournent en maison de repos, peuvent être connectées à un médecin ou à un hôpital. D’autres capteurs permettent de les localiser. Des applications sont également possibles aux soins intensifs ou dans le domaine de la sécurité incendie.

En Éthiopie, un réseau intelligent, pourvu qu’il soit peu coûteux, peut être facilement installé et servir, par exemple, à maintenir la température et le taux d’humidité des serres. Un ingénieur biomédical de notre université met actuellement au point des couveuses avancées pour les bébés prématurés. Elles sont conçues pour envoyer au personnel soignant des données sur l’état de santé des bébés. Nous avons trop peu d’infirmières et trop de bébés, ces “couveuses intelligentes” permettent donc de suivre davantage d’enfants.

Le gouvernement éthiopien montre-t-il assez d’intérêt pour le numérique ? Et l’Afrique ?

Les gouvernements font montre d’un grand intérêt. L’Afrique du Sud est l’État le plus avancé mais les pays d’Afrique du Nord progressent. L’Ouganda n’a commencé que récemment. Il y a quelques années, le gouvernement éthiopien a mis en place un ministère des TIC, ce qui a induit bon nombre de changements. Le réseau des télécommunications – GSM, données, internet – a connu une formidable croissance et la bande passante internationale pour l’Internet est beaucoup plus large. En périphérie d’Addis-Abeba, le gouvernement a créé un parc TIC pour attirer les entreprises. Des sociétés productrices et vendeuses de GSM et de tablettes, entre autres en provenance de Chine, s’y sont installées.

Pourquoi la Chine est-elle si populaire ?

Probablement parce que les appareils sont fiables et bon marché. Un agriculteur africain ne peut pas s’offrir un Galaxy ! Les produire en Éthiopie fait encore baisser le coût de ces appareils dont l’interface, disponible en quatre langues éthiopiennes, est idéal pour les agriculteurs locaux qui ne comprennent généralement pas l’anglais.

Selon un récent rapport de la Banque mondiale, l’avènement du numérique risque de creuser l’écart entre riches et pauvres. Qu’en pensez-vous ?

En Éthiopie, je ne vois pas de problème immédiat. La plupart des gens sont pauvres mais ils peuvent quand même s’offrir un GSM, du moins les modèles chinois. Même les femmes de ménage en possèdent un ! Selon notre gouvernement, 40 millions d’Éthiopiens possèdent un téléphone portable, soit près de la moitié de la population.

La technologie mobile vient en aide aux pauvres. Prenons l’exemple des travailleurs journaliers que l’on peut contacter beaucoup plus facilement, leur épargnant ainsi des déplacements inutiles. Il suffit de les appeler pour leur demander de laver votre voiture par exemple. Le GSM profite également aux agents immobiliers, qui gagnent moins bien leur vie ici qu’en Europe : la location d’une maison se règle sur un simple appel.

Cependant, 2 à 5 % des Éthiopiens seulement utilisent Internet, principalement en raison du manque de smartphones. Beaucoup d’habitants ignorent aussi comment travailler avec Internet. À cela vient s’ajouter la barrière de la langue : Internet est principalement en anglais. Mais comme le prix des smartphones est en baisse, le nombre de surfeurs devrait augmenter en flèche.

Plus on compte sur “l’internet des objets”, plus on est vulnérable. Une panne d’électricité peut se produire par exemple.

En Éthiopie, les coupures d’électricité sont assez régulières en effet. Nous n’avons pas assez de puissance pour répondre à la demande et les lignes sont vétustes. Les panneaux solaires sont peu présents parce que trop coûteux. Même si de nombreux villageois disposent déjà de petits panneaux. Importés de Chine, ils servent à écouter la radio, allumer une lampe ou recharger un téléphone.

Les serveurs ont naturellement besoin d’un approvisionnement fiable en électricité. Le gouvernement met tout en œuvre pour en fournir une quantité suffisante. C’est pourquoi le projet controversé “Great Renaissance Dam” sur le Nil Bleu bénéficie de toute l’attention. Une fois terminé, le barrage pourra produire 6.000 mégawatts, soit la capacité totale actuelle. Un autre est en cours de construction sur la rivière Omo, près du lac Turkana.

digit-6_ird_48247-benin-ird

Les jeunes Éthiopiens sont-ils suffisamment intéressés par les TIC ? Les filles également ?

Bien sûr ! La filière d’ingénieur en logiciel est particulièrement populaire, aussi chez les filles. Dans les villes, les jeunes des deux sexes sont désormais élevés de manière très similaire.

Où en sera l’Éthiopie dans 10 ans sur le plan du numérique ?

Je suppose que dans 10 ans, tous les secteurs publics auront intégré les TIC dans leur fonctionnement, les entreprises également. Aujourd’hui, leur emploi est limité aux cartes d’identité. Les banques mettent progressivement en place le système de transfert d’argent via GSM. D’autres secteurs doivent et vont suivre.

digit-5_ethiopiecartfr

Explosion des TIC grâce à la coopération universitaire

Girum Ketema est responsable de la composante TIC d’une coopération à long terme (2004-2016) entre l’Université de Jimma (JU) et les universités flamandes via VLIR-UOS (appelé programme IUS ou coopération interuniversitaire). Un “programme de réseau” sur 10 ans devrait démarrer par la suite. Doté d’un budget limité, il aura principalement pour vocation de stimuler le transfert de technologie entre les membres du réseau, soit 4 universités éthiopiennes. La composante TIC se déroule en collaboration avec l’Université de Gand.

La composante TIC vise particulièrement à améliorer les services informatiques de JU. En raison du manque flagrant d’expertise en Éthiopie, le programme s’est concentré sur la formation d’experts. Selon Ketema, JU fait aujourd’hui partie des meilleures universités à l’échelle nationale. “Auparavant, nous n’avions pas de messagerie d’entreprise, nous utilisions gmail ou yahoo. Aujourd’hui, nous avons notre propre extension (ju.edu.et) et une sauvegarde automatique. Nous avons aussi mis au point des “salles de classe intelligentes”, toutes équipées d’un projecteur et d’un PC. Les professeurs peuvent y récupérer leur matériel de cours qui est stocké de manière centralisée. D’autres universités suivent cet exemple.”

JU a également trouvé une solution à la forte rotation du personnel, un problème propre aux universités africaines. “Comme les experts sont rares, la demande est énorme.

Les universités perdent rapidement leurs employés. Pour ne pas toujours devoir recommencer à zéro, JU utilise désormais une “plate-forme de gestion des connaissances”. Si un nouveau service a été développé, il est décrit dans un document (une page wiki uniquement accessible au personnel informatique).”

L’expertise acquise est également partagée avec d’autres universités éthiopiennes. Tous les trois mois, un forum accueille les directeurs des TIC de toutes les universités éthiopiennes. Ketema explique : “Nous donnons aussi des formations dans 15 universités éthiopiennes et tentons d’y développer une infrastructure informatique. Certaines universités se situent dans des zones très difficiles avec des températures allant jusqu’à 47 °C. Grâce à nous, elles disposent maintenant d’une infrastructure adéquate.

Elles peuvent chercher les connaissances et la formation nécessaires via Google. Nous leur apprenons également comment assurer un meilleur suivi administratif de leurs étudiants (inscription, etc.). Nous en sommes très fiers. En outre, cela rapporte des revenus supplémentaires au bureau TIC de JU et aux enseignants eux-mêmes. Ces revenus sont un complément bienvenu à nos maigres salaires !”.

Posté dans    0