Le Sud, l’autre manière

par Chris Simoens
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© mato48-wordpress

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La coopération Sud-Sud, mutuellement bénéfique

De plus en plus souvent, les pays émergents travaillent en synergie avec d’autres pays du Sud. Quel rôle joue cette coopération dans le développement du Sud ? Nous avons interrogé le Dr San Bilal du European Centre for Development Policy and Management.

La coopération Sud-Sud (CSS) n’est pas un phénomène récent : existant en effet depuis la seconde guerre mondiale, elle a été marquée par le mouvement des non-alignés lancé entre autres par l’Inde de Nehru et l’Égypte de Nasser, en 1961. Les deux pays voulaient faire entendre la voix du Sud lors de la guerre froide, indépendamment des blocs de l’Est et de l’Ouest. Les Nations unies ont aussi encouragé la CSS via des structures comme la conférence des NU sur le commerce et le développement (CNUCED).

Not Aid but Trade

Ces dix dernières années, la CSS a décuplé grâce à l’émergence de la Chine, du Brésil, de l’Inde… “L’Occident les voit comme des donateurs mais la notion d’aide a complètement disparu de la CSS : les pays émergents pensent avant tout à leurs intérêts économiques, la CSS devant contribuer au développement des pays partenaires. “Ce qui est bon pour mon économie l’est aussi pour la tienne”. Contrairement à la coopération Nord-Sud, la CSS est davantage une relation d’égal à égal, la recherche d’une situation où tout le monde est gagnant, via le partage de connaissances, le transfert de technologies, l’investissement, le prêt, ou encore le don mais de manière limitée. Bref, des accords bilatéraux, de pays à pays”, affirme Bilal.

Chine, Brésil, Inde  et les autres

Les accords entre la Chine et l’Afrique sont connus de tous : Pékin investit dans l’infrastructure (routes), l’agriculture, la santé et l’éducation (universités) en Afrique en échange de matières premières. Une coopération que le continent noir apprécie pour sa grande rapidité, qui n’est pas caractéristique de la coopération avec l’Occident. Et puis, il y a moins de règles, de bureaucratie. Moins d’exigences en termes de droits humains aussi. “Quoi qu’il en soit, il existe un point positif : les pays les plus pauvres ont maintenant la possibilité de choisir et la concurrence joue”, selon Bilal.

La limite Nord-Sud se brouille. Le Nord doit donc revoir sa relation avec le Sud, car celle-ci est encore trop caractérisée par la dépendance.

La CSS menée par l’Inde et le Brésil est fortement portée par le secteur privé. L’Inde finance les secteurs ferroviaire, minier et tertiaire, mais aussi les industries dans une moindre mesure (automobiles). Le Brésil investit principalement dans l’agriculture et les mines. Dans la CSS, la Turquie joue un rôle croissant, avant tout axé sur le monde des affaires. Les pays du Golfe investissent surtout dans la corne de l’Afrique, y facilitent le commerce ou y fondent des banques islamiques. La Malaisie, l’Indonésie, le Mexique, la Corée du Sud s’impliquent aussi dans la CSS.

Les nouveaux ‘bailleurs’ du Sud tels que la Chine et l’Inde investissent souvent dans l’infrastructure. © Axel Lauer/ shutterstock

Les nouveaux ‘bailleurs’ du Sud tels que la Chine et l’Inde investissent souvent dans l’infrastructure. © Axel Lauer/ shutterstock

 

Objection africaine

Dans l’ensemble, stimulant le développement de pays plus pauvres, les émergents sont de nouveaux acteurs bien accueillis. Mais tout n’est pas rose. Les pays africains sont parfois mécontents : la qualité des routes construites par la Chine laisse souvent à désirer. De plus, Pékin envoie ses travailleurs et son matériel, au détriment du renforcement des capacités et de l’économie locale. Et quand les travailleurs sont du cru, la rémunération est faible. Entre le beau discours win-win sur la CSS et la réalité, l’écart peut être grand.

CAD

Réunis dans le CAD (Comité d’aide au développement) de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économiques), les donateurs occidentaux veulent éviter aux émergents de commettre les mêmes erreurs qu’eux auparavant, en construisant des routes sans tenir compte de l’entretien ou des usines sans vérifier que quelqu’un sur place en sera responsable. Sans oublier la question des prêts : les pays émergents ne s’endetteront-ils pas davantage ?
Le CAD met donc tout en œuvre pour s’allier les “nouveaux” donateurs, d’autant plus que le débat sur l’après-2015 des Objectifs du millénaire pour le développement fait rage aujourd’hui. Pour les membres du CAD, déconvenues et réussites ont été formatrices, menant à des good aid practices formulées entre autres dans la déclaration de Paris en 2005. L’effort porte depuis lors sur l’appropriation, l’alignement sur la politique du pays partenaire, etc.

Une certaine réserve

Les émergents ne se pressent pas pour rejoindre le club des donateurs, dont le discours verse trop dans l’idéologie à leurs yeux. Par conséquent, le CAD a mis en place le partenariat mondial pour une coopération efficace, qui a récemment réuni de nombreux acteurs membres du CAD au Mexique (p.4). La Corée du Sud s’efforce aussi de servir de passerelle mais reste réservée (Dimension 3, 3-2013). Bilal : “Les fonctionnaires onusiens estiment néanmoins que les émergents sont presque tous de la partie, mais je ne le constate que très peu dans la réalité.”

La Chine a déjà légèrement adapté sa politique et se lance dans le don. Récemment, le pays a décidé d’investir avec la banque africaine de développement deux milliards de dollars dans le Africa Growing Together Fund, une approche plus “multilatérale”. Par ailleurs, les BRICS (pays émergents : Brésil, Russie, Inde, Chine, et Afrique du Sud) ont fondé une banque propre. L’essentiel de la CSS chinoise continue toutefois à reposer sur des accords de pays à pays.

L’aide, une option parmi d’autres

“L’Occident veut trop souvent revêtir tous les habits de l’aide au développement. La réalité a pourtant changé ! L’aide ne devrait plus être le point de départ absolu : elle constituerait uniquement l’un des nombreux outils d’une boîte bien fournie (commerce, investissement, envoi de fonds…). Les donateurs occidentaux continuent cependant à se demander si leurs dons peuvent catalyser le développement. La réponse est affirmative pour les pays fragiles et les moins avancés, mais pour la plupart des autres, la vraie question serait plutôt de savoir comment créer des économies produisant plus de richesses pour chacun. Ou, pour un pays du Sud : “Comment transformer mon économie et quels partenaires peuvent m’y aider ?” Des partenaires du Nord ou du Sud, de l’Ouest ou de l’Est, peu importe. Il peut s’agir d’une coopération Nord-Sud-Sud ou, mieux encore, Nord-Nord-Sud-Sud.”
Selon le CAD, la CSS représenterait 10 à 15 % de l’aide au développement officielle. Fruit d’un intérêt partagé, elle n’est cependant pas une aide au sens habituel du terme, et il n’est donc pas simple de la quantifier en aide publique au développement. De même, les retombées de la CSS sur la lutte contre la pauvreté restent difficiles à mesurer.

Enlightened self-interest

Le discours traditionnel du Nord sur le développement se fissure toutefois çà et là. Les Pays-Bas ont déclaré formellement qu’il pourrait y avoir un “enlightened self-interest” : “Nous aidons les pays les plus pauvres, mais avec ceux plus développés, nous pouvons commercer et laisser parler nos intérêts commerciaux”. Un message envoyé aussi par les Britanniques et les Danois.
“La limite Nord-Sud est-elle encore nette ? La Corée du Sud ou le Mexique s’en sortent bien même si la pauvreté y est toujours très présente. La Grèce et le Portugal font quant à eux partie du Nord. Des Portugais migrent en Angola, qui investit au Portugal.” Bref, la limite Nord-Sud se brouille.

Le Nord doit donc revoir sa relation avec le Sud, car celle-ci est encore trop caractérisée par la dépendance, d’après Bilal.
L’Europe reste attentive aux problèmes de l’Afrique et tente de savoir comment elle peut aider le continent noir avec le budget du développement, alors qu’y est née une dynamique passionnante. “Un pays comme la Turquie a compris qu’il y a des occasions commerciales à saisir. Si la coopération S-S entend prospérer, elle doit s’appuyer sur une relation ouverte et respectueuse des intérêts et priorités de chacun, où tous cherchent des solutions (novatrices) ensemble”.

En savoir plus ?

What is the rise of South-South relations about ? – Development, not aid (San Bilal) – Publication MO (source : www.mo.be)

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