8 questions à Samuel Poos sur les tendances du commerce équitable

Benoit Dupont
25 septembre 2019
[INTERVIEW] À l’approche de la semaine du commerce équitable, Glo.be a rencontré Samuel Poos, coordinateur du Trade for Development Centre (TDC), pour lui poser quelques questions sur les tendances actuelles de ce secteur particulier.

 

Samuek Poos
Samuel Poos

Quel est votre regard sur les tendances actuelles du commerce équitable ?

Le développement du commerce équitable des produits belges et européens (lait, fruits, céréales, viande, etc.) est une des tendances majeures actuelles.  Depuis 2009, ce phénomène prend de l’ampleur, suite aux crises auxquelles les agriculteurs ont été et sont toujours confrontés, notamment celle du lait. Le prix du lait conventionnel (non bio) s'est élevé en 2018 en moyenne à 34,27 euros les 100 litres, alors que les coûts de production, si on inclut un salaire pour le producteur, tourne autour de 40 à 45 euros les 100 litres. Le TDC est moins concerné, parce qu’il n’y a pas de lien avec le Sud. Mais nous avons apporté une expertise très ponctuelle au Collège des Producteurs (qui pilote des négociations par filière agricole) pour développer un label « prix juste » pour les producteurs.  De nombreuses autres initiatives existent. Par exemple, la marque solidaire Fairebel qui réunit 500 agriculteurs belges, propose entre autres du lait demi-écrémé, du lait chocolaté (malheureusement sans cacao du commerce équitable), du beurre et différentes crèmes glacées. Les Magasins du Monde Oxfam vendent aussi des produits équitables ‘nord’ : de la bière, par exemple. Le label Fairtrade ne s’applique pas à ces produits d’ici.

 

Lait Fairbel

 

La démarche équitable s’applique donc dorénavant aux producteurs de chez nous, pour obtenir un modèle agricole durable, respectant les matières premières, les fermiers et les consommateurs. Le consommateur y est d’ailleurs favorable. Selon le baromètre 2018 du commerce équitable publiée par le TDC, 62% des personnes vivant en Belgique considèrent que le commerce équitable devrait également concerner des produits d’agriculteurs belges ou européens.

Une autre tendance à encourager fortement est l’élargissement de la gamme des produits équitables. Nous connaissons tous les bananes, le café et le chocolat Fairtrade, mais quid du Fairphone, des produits cosmétiques... ou encore des préservatifs et du tourisme ? Là, le TDC joue un rôle pour mettre en avant la diversité des acteurs et des produits. Cette année, nous allons travailler sur les chaussures de sport éthiques, le « slow fashion », etc. Nous avons aussi promu l’or équitable. 17 bijoutiers belges travaillent avec de l’or équitable. C’est moins connu, et c’est notre rôle de le faire savoir.

Autre fait marquant : ALDI, un hard discounter donc,  est devenu le plus grand vendeur au détail de produits certifiés Fairtrade, avec une part de marché de 16% en 2018. Les produits équitables sont maintenant essentiellement vendus dans les supermarchés, au détriment, vraisemblablement, des pionniers et acteurs historiques comme les magasins spécialisés (Oxfam et autres). Or, la philosophie n’est évidemment pas la même : chez Oxfam, tous les bénéfices sont réinvestis dans l’activité économique ou dans un travail d’éducation permanente. Cela pose aussi la question du positionnement de ces acteurs traditionnels : comment peuvent-ils rester à l’avant-garde du commerce équitable ?

Le ‘Trade for Development Centre’, c’est quoi?

Le Trade for Development Centre est un programme d’Enabel, l’agence belge de développement. C’est un programme de promotion et d’appui au commerce équitable et durable. Nos actions visent les entrepreneurs du Sud. Nous les coachons en marketing, en gestion financière et organisationnelle.  Nous opérons dans certains pays partenaires de la Coopération belge au Développement, mais aussi au Ghana et en Côte d’Ivoire, grands producteurs de cacao/chocolat.

Nous intervenons aussi en Belgique : avec des campagnes de sensibilisation des consommateurs, des pouvoirs publics, voire des entreprises, ciblées sur le commerce équitable ou éthique, avec, en point d’orgue, la semaine du commerce équitable.

Au rang des nouvelles tendances, on parle du ‘Bean-to-bar’, du ‘Slow Flowers’. De quoi s’agit—il ?

Ce sont des initiatives qui vont plus loin que le commerce équitable sur certains aspects

Le processus de production de la fève de cacao à la tablette de chocolat comporte, la plupart du temps, de nombreuses étapes intermédiaires impliquant quelques grandes sociétés. Cependant, à l’heure actuelle, de plus en plus de chocolatiers du monde entier veulent prendre en charge eux-mêmes l’ensemble du processus. Leur matière première n’est pas le chocolat livré par les usines sous forme liquide dans de grandes citernes, mais bien les fèves de cacao qu’ils vont eux-mêmes aller sélectionner dans le Sud.

Concernant le ‘Slow Flowers’ : doit-on faire le choix entre des roses Fairtrade cultivées au Kenya ou des roses cultivées sous serres aux Pays-Bas ? Toutes ont une empreinte écologique importante : les unes parce qu'elles sont importées par avion, qu'elles utilisent beaucoup d'eau et de produits chimiques ; les autres parce que leur production nécessite de chauffer les serres. Le mouvement Slow Flowers met l'accent sur l'approvisionnement local des fleurs, sur le fait que ce sont des produits saisonniers et sur le sentiment de connexion à la nature. Il est cependant clair que, pour l'instant, la production locale de fleurs ne permet pas de répondre aux besoins actuels du marché belge.

 

Quel est le lien entre le commerce équitable et les produits bio et locaux ?

Les produits locaux (circuits courts) et les produits biologiques coexistent avec le secteur du commerce équitable. Ces tendances convergent vers une consommation plus responsable des produits de chez nous et des produits importés du Sud. Toutefois, certains produits équitables ne sont pas bio et inversement. Mais de plus en plus, des synergies sont recherchées entre produits bio et équitables. Commercialement, il y a un intérêt pour cela. Aujourd’hui, plus de 65 % des produits alimentaires équitables sont certifiés bio. Et tout comme l’agriculture biologique, le commerce équitable proscrit l’utilisation d’OGM.

 

Le chocolat est apprécié en Belgique. Un partenariat pour un secteur belge du chocolat plus durable, ‘Beyond Chocolate’, a été mis sur pied. Le TDC joue-t-il un rôle dans ce partenariat ?

Le TDC a été impliqué dans la réflexion sur les objectifs de l’initiative ‘Beyond Chocolate’. On y a travaillé avec les ONG, les détaillants, les pouvoirs publics, etc. Nous sommes satisfaits du travail réalisé qui est ambitieux : un des objectifs est d’arriver à un revenu vital pour les producteurs de cacao d’ici 2030. Ça va plus loin que ce qui se fait dans d’autres pays. À l’heure actuelle, même le commerce équitable ne garantit pas ce revenu vital. Ça reste compliqué, par exemple en Côte d’Ivoire, de ne vivre que du cacao. Le TDC coache pour l’instant 9 coopératives de cacao de Côte d’Ivoire en marketing et business management.

 

À propos du textile, il s’agit d’un très grand secteur qui n’a pas très bonne réputation. Il pollue beaucoup. Les travailleurs connaissent des conditions difficiles. Où en est-on ?

Dans ce secteur, la matière première, par exemple le coton, peut être labellisée « équitable ». Ce qui veut dire que le producteur de coton travaille dans des conditions qui répondent aux exigences du label. Mais la chaine est longue : lorsque la matière première est transformée dans les ateliers, on quitte le domaine de l’équitable pour entrer dans la sphère de la responsabilité sociétale des entreprises. À titre d’exemple, la Fairwear Foundation travaille sur la transparence de la filière du textile. De grandes marques belges en sont membres : JBC ou Bel & Bo, par exemple.

Alexander De Croo dans un magasin JBC à l'occasion de la semaine du commerce équitable 2017
© TDC

Les labels du commerce équitable sont-ils fiables ? Garantissent-ils toute la chaine de production, du champ au magasin ? Faut-il les améliorer ?

Il y a beaucoup de labels. Certains émergent du lot : Fairtrade, par exemple, est le plus connu et le plus présent sur le marché belge. Les labels sont fiables. Mais des améliorations sont toujours souhaitables. Selon Fairtrade Belgium, le commerce équitable, c’est un « trajet ». Ce n’est plus une « attestation » comme pour le bio : un produit est bio ou ne l’est pas. Le commerce équitable tend vers un revenu vital pour les producteurs, ce qui n’est pas toujours le cas aujourd’hui. Il est nécessaire de travailler sur la diversification des cultures, sur la productivité, sur le prix, etc.

Par ailleurs, les labels ne certifient pas toute la chaine de production. Par exemple, ils ne certifient pas que le transporteur ou le distributeur travaillent dans des conditions équitables.
Un des critères du commerce équitable est de bannir le travail des enfants. Là aussi, il est impossible pour un label de contrôler qu’aucun enfant ne travaille dans les champs. C’est impossible de le garantir à 100%. Mais dès qu’un cas est constaté, des mesures correctives sont prises.

 

Panneau "FAIR TRADE ON BOARD"

La notion de « commerce équitable » 

 

Le commerce équitable est né du constat que les écarts de richesse entre les populations riches et pauvres ne cessent de se creuser, et de la volonté de pratiquer un commerce plus juste. Le commerce équitable se propose en effet de changer la manière dont est pratiqué le commerce grâce à des prix plus rémunérateurs, des conditions de travail décentes pour les agriculteurs, les artisans et les travailleurs.

Les consommateurs, les politiciens sont-ils réceptifs au fair trade ? Les ventes augmentent-elles ?

Dans sa grande majorité (92%), le public sait ce qu’est le commerce équitable. Le label Fairtrade est connu et sa perception est très bonne. Mais curieusement, les gens ne se sentent pas trop concernés lorsqu’il s’agit de passer à l’acte d’achat. Et là, il y a beaucoup de travail à réaliser. Une récente enquête d’opinion du TDC montre qu’une la consommation responsable est principalement associée, par les consommateurs, à l'achat de produits de saison et de produits locaux, d'une part, au réemploi et à la réduction des déchets, d'autre part. Les produits équitables n’arrivent que par après dans l’ordre des priorités.

Malgré tout, le volume des ventes de produits équitables augmente, surtout pour quelques catégories de produits comme le café, le cacao/chocolat et les bananes. Une banane sur cinq vendue en Belgique est labellisée Fairtrade. En 2018, le volume global de produits Fairtrade a augmenté de 24%. Cela peut s’expliquer par une augmentation de l’offre, notamment dans la grande distribution.

En Belgique, le monde politique est assez favorable au commerce équitable. En 2017, le parlement fédéral a voté une résolution en faveur du commerce équitable et de sa promotion lors de la Semaine du commerce équitable. L’objectif est de faire de la Belgique le pays du commerce équitable d’ici fin 2020.

 

Vous organisez la semaine du commerce équitable. Quelles sont les activités prévues cette année ? Selon vous, cette semaine a un impact positif ?

Pour faire de la Belgique le pays du commerce équitable, environ 200 événements locaux sont organisés chaque année à travers toute la Belgique : dégustations de produits, débats, concours, échanges de bonnes pratiques… Cette année, nous aurons la visite de producteurs de cacao, de femmes marocaines productrices d’huile d’argan, d’entreprises sri-lankaises qui vendent des produits équitables et bio… Cela crée un contact avec le consommateur et des échanges producteurs-consommateurs. L’impact est positif : la notoriété du commerce équitable est élevée, et ce genre d’événements agit comme piqure de rappel pour maintenir ce haut niveau de sensibilisation. N’hésitez pas à consulter le programme de la semaine du commerce équitable qui se déroulera du 2 au 12 octobre 2019.

 

Lire aussi: Bâtir un monde plus juste grâce au commerce équitable

Sèchage du cacao
© TDC

Quelques chiffres sur le commerce équitable

 

  • Les ventes mondiales de produits Fairtrade ont augmenté de 8% pour atteindre près de 8,5 milliards d'euros en 2017 (primes estimées à 178 millions d’euros pour les organisations de producteurs et pour les travailleurs).
  • En 2017, chaque personne vivant en Belgique a en moyenne consommé pour 13,57 euros de produits équitables, soit + 6,8% par rapport à 2016.
  • En 2018, les produits labellisés Fairtrade ont montré une croissance de 24%.
  • 1 banane sur 5 était Fairtrade en 2018, mais le café et le chocolat n’atteignent pas encore la barre des 5%.
  • 1500 produits certifiés Fairtrade sont présents sur le marché belge.
  • 90% des belges déclarent avoir déjà entendu parler du commerce équitable, et 62% estiment que le commerce équitable devrait également concerner des produits d’agriculteurs belges ou européens.
  • 58 % des acheteurs se rendent au supermarché pour leurs produits équitables, et dans une moindre mesure dans les magasins spécialisés (Oxfam - Magasins du monde).
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