Ces guerres de civilisation ont une solution dans la culture

Elise Pirsoul
01 mars 2015
En Belgique pour participer à la conférence « culture, enjeu de développement », la ministre de la culture, de l’artisanat et du tourisme du Mali Ndiaye Ramatoulaye Diallo nous parle de l’enjeu culturel dans le développement et la paix de son pays.

 

INTERVIEW

Culture et développement,  est-ce pour vous une association de termes qui fait sens ?

Indéniablement. La culture d’aujourd’hui est un élément  indissociable du défi du développement. C’est d’abord un développement humain et ensuite un développement économique. Voyez l’actualité (NDRL : Charlie hebdo) : ces crises dans ce monde partent d’une mal connaissance de l’autre et peuvent trouver  une solution dans la culture. C’est à la base qu’il faut gérer le problème.

Si je comprends bien, la culture mène à une compréhension réciproque ?

Oui, au vivre ensemble. La culture est un  facteur de cohésion sociale, de paix, de réconciliation… sans lequel le développement économique n’est pas possible. L’économie a besoin d’investisseurs et il n’y a pas d’investissements possibles dans un climat chaotique.

Joue-t-elle un rôle  dans la démocratie au Mali ?

Notre pays est un exemple extraordinaire de tradition culturelle de la démocratie : voyez la charte du Mandé (voir Dimension 3  3/2013). Ce document  qui date de 1234 comprenait déjà tous les éléments de démocratie, et c’est notre culture ! Elle définit les règles pour  vivre en harmonie avec des réponses autochtones.

Culture is not for cows

Penser uniquement en termes de besoins vitaux, c’est commettre une grande erreur. Traiter les gens comme s’ils n’avaient besoin que de nourriture et de soins revient à la traiter comme du bétail.

Marie-Clémence Paes, réalisatrice malgache

Et dans l’économie ?

Au Mali, le secteur culturel représente 120.000 emplois, soit 6% de la population active. En terme de PIB, c’est 2,38%. Nous avons un patrimoine culturel, beaucoup d’opérateurs culturels, de festivals, déjà connus et reconnus qui peuvent  être utilisés à bon escient … Les festivals quant à eux  sont des lieux où des hommes et des femmes se retrouvent pour échanger des produits, des idées, au-delà de l’aspect folklorique.

De quel budget disposez-vous pour le ministère de la culture ?

Il est insignifiant, loin d’1% du budget national. C’est cela notre bataille ! Mais depuis peu le tourisme et l’artisanat se sont ajoutés au ministère de la culture : si on met ces 3 thèmes ensemble , on  pourrait avoir plus de budget,  de synergies et de financement.

Traité d'alchimie de la bibliothèque Mamma Haidara de Tombouctou qui abrite d'inestimables manuscrits savants et religieux.

Manuscrit - Commentaire du livre Lamiyyat al Ajam
© Mamma Haidara

Comment l’Europe et  des pays bailleurs de fonds comme la Belgique peuvent-ils soutenir la culture dans votre pays ?

DOIVENT aider car, en développant la culture , ils préviennent les troubles. Regardez ces évènements en Belgique (déjouement des attentats à Verviers) , il y a une guerre de civilisation. Une guerre qui nous est  commune. La vision de la culture au Mali, c’est  le vivre ensemble, le dialogue, par le respect des valeurs des autres.

Dans le passé, l’Union européenne a déjà beaucoup fait , par le biais du programme PADESC  par exemple (appui au secteur de la culture) on a financé plus de 50 projets et réorganisé le domaine de la culture et sa décentralisation. C’est grâce à un tel programme que j’ai pu vous donner de si bons chiffres. Mais nous n’avons parcouru que la première phase à cause de la crise. C’est le moment pour moi de faire un plaidoyer pour  entamer la deuxième phase. Je pense que l’Union européenne doit  s’appuyer sur la culture pour renforcer la paix et la réconciliation nationale.

Reste-il une pression des islamistes dans la culture malienne ?

Nous avons transcendé cette étape. Le monde entier a pleuré Tombouctou  et les mausolées. Les islamistes  savaient qu’en détruisant la culture d’un pays, ils allaient faire mal. Mais  grâce à l’Unesco, nous sommes en train de reconstruire le patrimoine endommagé et,  d’ici la fin de 2015, la reconstruction sera totale.  Les manuscrits que les intellectuels et artistes avaient protégés seront revenus également.

 

Pour Africalia, la culture, c’est l’enjeu ET le développement

Africalia met en œuvre des programmes d’appui à des opérateurs culturels dans 7 pays d’Afrique avec l’aide de la coopération belge. Créée en 2000 par le secrétaire d’Etat Boutmans,  elle a maintenant le statut d’Asbl. Elle  a organisé le débat « Culture enjeu de développement » qui lançait l’année européenne de développement en janvier dernier.

Pour Frédéric Jacquemain, directeur général d’Africalia, « La culture crée le monde symbolique dans lequel une communauté va vivre. Il est donc essentiel de former de bons opérateurs culturels ». La culture permet également  de se créer une identité populaire critique : « C’est un double mouvement : à la fois  fédérant : les gens ont le sentiment d’appartenance à une nation , à un peuple et à un message commun ; et en même temps,  c’est un message critique, voire contestataire. C’est la parole de la liberté, on ne peut que l’écouter. » Ainsi Africalia soutient la création de structures de formation et de réseaux d’échange Sud-Sud. Pour que la culture puisse jouer son rôle public et être accessible à ceux qui sont dans le besoin, Africalia soutient la décentralisation de la culture. Celle-ci est souvent concentrée dans les grandes villes et participe ainsi à l’exode rural des jeunes.

Africalia travaille actuellement avec 23 organisations et réseaux dans les pays suivants: Afrique du Sud, Burkina Faso, Burundi, Kenya, R.D. Congo, Sénégal et Zimbabwe.

 

La Déclaration de Florence sur la culture

En octobre2014, la ville de Florence accueillait le troisième Forum Mondial de l’UNESCO sur la culture et les industries culturelles. Les experts internationaux en matière culturelle y ont appelé les gouvernements du monde entier à reconnaitre le rôle intégral de la culture dans le développement et de lui donner un rôle dans les Objectifs du Millénaire post 2015.

Les participants au forum ont reconnu que la culture contribue à stimuler l’emploi, la croissance et l’innovation et ont insisté sur son rôle clé dans la cohésion sociale.
la Directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova a déclaré «La vitalité culturelle est synonyme d’innovation et de diversité. Elle crée des emplois, génère des revenus et stimule la créativité. Elle porte des valeurs et des identités multiples. Au-delà, elle est un levier d’inclusion sociale et de dialogue ».
Les experts sont aussi examiné  comment la culture peut être préservée  dans les régions touchées par un conflit et ce grâce à un projet récent de l’UNESCO de préservation des héritages culturels au Mali, en Afghanistan et d’autres pays.

Les 300 participants à ce Forum ont adopté la Déclaration de Florence, qui plaide pour l’intégration de la culture dans les objectifs de développement post-2015, qui seront adoptés par les Nations Unies à l’automne 2015. La déclaration s’appuie sur les résultats des consultations nationales sur la culture et développement durable menées conjointement dans 5 pays – la Bosnie-Herzégovine, l’Equateur, le Maroc, le Mali et la Serbie–, par l’UNESCO, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA).

www.focus2014.org

 

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