De paria à présidente

Toon Vrelust (Broederlijk Delen) & Nathalie Rucquoy (ADA)
17 novembre 2017
Pour sortir de la pauvreté, il faut une bonne dose de confiance en soi. C'est ce que prouve l'histoire de Jeanne (Rwanda) : auparavant rejetée, elle est désormais présidente du conseil des femmes de son village.
Jeanne Rwanda

La vie était un enfer

‘Des années durant, j'ai vécu dans la peur, l'amertume et l'isolement total. J'étais toujours de mauvaise humeur, je ne parlais pas aux gens : j'éprouvais du dégoût pour tout et tout le monde.  

Tout a commencé quand je suis tombée enceinte à 17 ans, alors que je vivais encore à la maison. J'étais l’opprobre de la famille, mes parents avaient honte de moi. Mes frères et sœurs, ainsi que les voisins, nous méprisaient, mon fils et moi. Je me sentais comme une criminelle.  

J'ai emménagé chez Vincent, le père de mon enfant. Ma belle-mère ne voyait pas d'un bon œil mon arrivée, moi la femme recluse. Elle faisait des commentaires sur tout ce que je faisais. En bref, elle me terrorisait. Je me disputais sans cesse avec Vincent : il était agressif et passait sa colère sur moi. J'ai donc fui chez ma mère par désespoir, malheureusement je n'y étais toujours pas la bienvenue.  

Nous vivions dans une pauvreté extrême, nous n'avions pas de terres. Je trouvais parfois un travail d'un jour pour les récoltes, mais la plupart du temps je n'y parvenais pas. Nous avions faim : même les bons jours, nous ne mangions qu'un repas. Nous n'avions pas un sous pour les vêtements. Vincent volait parfois, mais il a été arrêté et jeté en prison. La vie était un enfer. J'étais totalement désespérée.  

 

L'ONG locale APROJUMAP m'a sortie de mon isolement

Tout a changé lorsque deux femmes d'APROJUMAP sont venues me trouver. Elles avaient eu vent de ma situation. Au premier abord, je ne leur ai pas fait confiance : pourquoi voulaient-elles m'aider ? Que me voulaient-elles?

Elles m'ont parlé d'un groupe de femmes seules qui se trouvaient dans la même situation que moi. Un groupe au sein duquel on s'écoutait, se soutenait et collaborait. Un groupe où l'on pouvait suivre des formations et bénéficier de petits crédits. Ça a changé ma vie.  

La première formation que j'ai suivie traitait de notre droit à une vie décente. Même si nous sommes très pauvres, nous avons autant de droits que les autres. Nous avons toutefois appris que rien de tout cela ne nous serait offert sur un plateau d'argent, que nous devions retrousser nos manches, et que nous étions capables de bien plus que nous le pensions. C'est ainsi que ma confiance en moi a grandi.  

Chaque semaine, nous nous réunissons pour entreprendre une action de solidarité. Nous aidons par exemple à la réparation de la maison d'une des membres, ou nous creusons un fossé de drainage. Je participe également aux réunions mensuelles de notre groupe. Cela m’a permis de sortir de mon isolement.  

 

Même si nous sommes très pauvres, nous avons autant de droits que les autres à une vie décente. Nous avons toutefois appris que rien de tout cela ne nous serait offert sur un plateau d'argent.

À nouveau heureuse de vivre

Tout le monde parlait de ses problèmes. J'ai réalisé que je n'étais plus la seule à devoir y faire face. Nous avons cherché ensemble des solutions et peu à peu, j'ai pris conscience du fait que j'étais plus sociable que je ne le pensais. Je pouvais apporter ma pierre à l’édifice, elles me comprenaient et nous riions ensemble. J'étais à nouveau heureuse de vivre.  

Avec le soutien d'APROJUMPA, notre groupe de femmes a pu drainer une parcelle de marais et y aménager des champs. Le travail fut laborieux, mais c'était là une chance unique de pouvoir vivre mieux. Désormais, chaque femme dispose d'un acre pour cultiver du maïs, des patates douces et des choux. Je peux nourrir ma famille en suffisance et il me reste même une petite partie de la récolte à vendre.

J'ai également bénéficié d'une formation en commerce de détail et fait un peu de comptabilité. Avec un premier microcrédit de 25 000 francs rwandais (25,80 euros), j'ai pu faire l'acquisition d'un brassin afin de brasser de la bière de sorgo. En plus de la bière, je vends aussi du charbon de bois, des avocats et des rafles de maïs cuit. J'ai pu rembourser mon crédit sans problème. Avec un deuxième emprunt plus important, j'ai acheté un veau et deux porcelets que j’engraisse.

Finalement, les femmes de notre village m'ont élue présidente de notre conseil de femmes : cela me rend fière. Mais je suis tout d'abord très reconnaissante des chances qui m'ont été offertes.’

 

ONG locale APROJUMAP

L'organisation locale APROJUMAP (Association pour la promotion des jumelages et de l’amitié entre les peuples) accompagne et soutient année après année des centaines de personnes, comme Jeanne. L'organisation a pour but de rendre leur dignité aux plus pauvres. C'est là qu’il faut commencer, car seule une personne digne peut développer sa résilience. La spécificité de cette approche ? Ce sont les plus pauvres eux-mêmes qui s'entraident, qui se comprennent, se donnent de la chaleur et s'inspirent en collaborant un jour par semaine. Il s'agit d'un fonctionnement très peu coûteux, cependant nous avons besoin de fonds pour rémunérer les personnes qui donnent les formations. Cet argent, les pauvres d'un des pays les plus pauvres d'Afrique ne peuvent le fournir. Les organisations belges Broederlijk Delen, ADA et Entraide & Fraternité soutiennent APROJUMAP, entre autres avec le financement du gouvernement belge.

Agriculture Femmes Rwanda
Retour au dossier
Imprimer
Dans la même catégorie - Article 21 /21 Les drones sont-ils utiles dans les crises humanitaires?