Des déchets pour vivre plus heureux

Chris Simoens
16 juillet 2019
L'entreprise nigériane Wecyclers offre aux habitants des quartiers pauvres de Lagos un emploi ou un revenu supplémentaire en leur demandant de collecter les déchets. Les effets positifs sur l'environnement se font immédiatement ressentir. Le 12 juin 2019, la fondatrice Bilikiss Adebiyi-Abiola et l'actuel PDG Olawale Adebiyi - son frère - ont reçu le Prix Roi Baudouin pour le développement en Afrique.

Lagos, la plus grande ville du Nigeria et de l'Afrique, compte plus de 21 millions d’habitants. Les chanceux jouissent d'un quartier chic, mais beaucoup vivent entassés dans des bidonvilles miteux. La chaleur tropicale attise leur soif mais l'eau du robinet n'est pas fiable, les habitants de Lagos boivent donc de l'eau et des boissons rafraîchissantes dans des bouteilles en plastique. La ville produit ainsi environ 15 000 tonnes de déchets par jour.

 

3000 camions à ordures

Bien que la ville organise la collecte des déchets, elle ne peut en ramasser que 40 %. Les 3 000 camions à ordures qui se fraient un chemin dans la circulation desservent principalement les quartiers les plus riches. La collecte des déchets n'est pas gratuite et les pauvres ne peuvent se la permettre.

Ces populations défavorisées organisent donc leur propre système et donnent un peu d'argent aux collecteurs de déchets non officiels qui éliminent les ordures dans les canaux et les caniveaux, entre autres. Les camions à ordures officiels déversent leurs déchets dans l'une des énormes décharges ou simplement dans l'océan Atlantique.

Néanmoins, des entreprises nigériennes traitent les déchets. La plupart des détritus sont exportés vers l'Asie et les États-Unis, et un très faible pourcentage est transformé localement en fibres textiles. Pour obtenir leurs déchets, elless paient des éboueurs, des ramasseurs de déchets qui écument les sites d'enfouissement. Mais ces déchets sont souillés, ce qui n'est pas idéal.

 

Les déchets, un business case

La Nigériane BIlikiss Adebiyi-Abiola a trouvé une solution à ce problème. « La collecte des déchets n'était pas exactement mon rêve de petite fille », dit-elle en riant, « même si j'étais attirée par l'esprit d'entreprise ». Après sa maîtrise en informatique aux États-Unis, elle a également suivi un MBA – un Master in Business Administration – au célèbre MIT.

Dans le cadre du cours de coopération au développement, des entrepreneurs à l'origine de beaux projets dans le Sud ont pris la parole. « Aucun d'eux n'était africain, il était temps d'agir ! », s’est-elle dit. Elle travaillait sur le problème des déchets et de la pauvreté en Afrique et a donc décidé de consacrer le business case imposé par son master à la collecte des déchets. Elle payait les habitants des quartiers pauvres pour les ramasser.

Bilikiss Adebiyi-Abiola (à gauche) et son frère Olawale parmi leur personnel.
© Nyancho Nwanri Arete

Les débuts du projet étaient (très) difficiles, mais elle a malgré tout reçu de nombreux encouragements. Bilikiss explique : « Non seulement le MIT m'a octroyé 1 000 dollars pour réaliser mon idée sur le terrain, mais j'ai aussi reçu un large soutien du centre d'affaires du MIT. De plus, le gouvernement nigérian m'a immédiatement donné un local gratuit et de l'argent pour démarrer mon projet. Une rencontre avec le responsable marketing de Coca-Cola au Nigeria a renforcé ma conviction : c'était une bonne idée ! J'ai reçu 1 000 dollars de plus. » Une bourse étalée sur deux ans d'Echoing Green, un fonds d'innovation sociale, et le soutien de la Fondation Tony Elumelu, d'un montant de 5 000 dollars, ont complété le tableau.

Pour donner de la visibilité à son initiative, elle a distribué des flyers et organisé une fête en plein air avec musique et boissons. « On disait aux passants curieux qu'ils pouvaient gagner de l'argent avec les déchets », dit Bilikiss. « Ils n'avaient pas besoin d'aller loin pour remplir un sac ».

 

Des wecycles aux tricycles

L’entreprise « Wecyclers », fondée en 2012, a ainsi été lancée. Au début, les collecteurs se déplaçaient avec des vélos cargo assemblés par leurs soins et sponsorisés, les « wecycles ». Selon Bilikiss : « Ils devaient transporter jusqu'à 100 kg, une tâche difficile. Nous sommes rapidement passés aux tricycles à moteur. »

Aujourd'hui, Wecyclers est une entreprise prospère. « Nous avons 120 employés à plein temps, dont 60 % de femmes », explique Olawale Adebiyi, PDG depuis 2016, année lors de laquelle sa sœur Bilikiss a rejoint la Lagos State Parks and Gardens Agency. « 25 à 30 de nos employés utilisent les tricycles. Entre-temps, nous avons aussi investi dans de plus gros véhicules et un camion à ordures avec presse. Nous possédons déjà plus de 18 000 clients, les ramasseurs indépendants. »

Un des tricycles de Wecyclers avec un fier conducteur
© Nyancho Nwanri Arete

Épargne de points par SMS

En échange de chaque kilogramme de déchets, les collecteurs reçoivent un certain nombre de points de fidélité. Pour le plastique, ce sont 10 points, et les canettes rapportent le double. 500 kg de plastique PET valent 5000 nairas nigérians, soit un peu plus de 12 euros. La numérisation apporte une aide considérable. Olawale : « Nous avons développé notre propre base de données qui fonctionne par SMS. Il suffit de composer le numéro de client et d’introduire les détails des déchets qu'il a apportés. Le système envoie alors automatiquement un message à la personne contenant les données et le nombre total de points enregistrés. »

Tous les 3 mois, les clients peuvent échanger leurs points de fidélité contre des minutes d’appel avec leur téléphone portable, de la nourriture ou des articles ménagers tels qu'une cuisinière, un ventilateur ou de l'argent. Les récompenses sont financées grâce à un partenariat avec de grandes marques telles que Unilever, DHL, Coca-Cola et GlaxoSmithKline. En collaboration avec une ONG locale, Wecyclers travaille actuellement à la mise en place d'un système permettant de verser de l'argent directement à l'école des enfants des clients.

« 18 000 ménages peuvent gagner de l'argent en ramassant les déchets », dit Olawale. « Certains en font même un emploi à part entière ». Après tout, les bons collecteurs peuvent gagner 100 dollars ou plus en 3 mois, sachant que la plupart des Nigérians doivent survivre avec moins de 2 dollars par jour.

Les bons collecteurs peuvent gagner 100 dollars ou plus en 3 mois, sachant que la plupart des Nigérians doivent survivre avec moins de 2 dollars par jour.

Un employé de Wecyclers collecte les déchets plastiques d'un client.
© Nyancho Nwanri Arete

Entre-temps, Wecyclers a également installé des points de collecte Kiosk, en partie avec le soutien d'Unilever. Olawale déclare : « Ils sont destinés aux personnes plus aisées qui ne veulent pas jeter des bouteilles en plastique. Ces gens ne reçoivent pas d'argent en échange. »

La grande valeur ajoutée de Wecyclers est de livrer des ordures propres et triées aux entreprises de traitement des déchets. Les employés enlèvent, entre autres, les couvercles et les bouchons des bouteilles en plastique et mettent le plastique vert, brun ou transparent dans des sacs séparés.

 

5 000 tonnes de déchets

Jusqu'à présent, Wecyclers a réussi à collecter 5 000 tonnes de déchets, ce qui représente 100 000 dollars de versements. Si l'on considère que Lagos produit 15 000 tonnes de déchets par jour, c'est bien sûr une goutte d'eau dans l'océan mais Wecyclers a sans aucun doute lancé un mouvement. Par exemple, un groupe de personnes a pris conscience que les déchets ont une valeur. Le gouvernement travaille progressivement à une approche plus structurelle du problème des déchets et d'autres entreprises font de même. « La concurrence n'est pas un problème », explique Bilikiss, « le marché est assez vaste. »

Une question demeure : ne devrions-nous pas plutôt nous concentrer sur la réduction de l'utilisation de plastique, par exemple grâce à l'utilisation d'une eau courante de qualité ? « Ce problème ne fait absolument pas partie des grandes préoccupations », explique Olawale. « La lutte contre la pauvreté et la création d'emplois sont aujourd'hui les priorités absolues. De plus, le plastique est pratiquement le seul matériau disponible car le verre est cher et sa fragilité le rend dangereux. »

« Ne nous voilons pas la face », ajoute-t-il. « Personne ne se préoccupe de l'environnement au Nigeria. C'est pourquoi nous avons pris l'habitude de recycler. Notre pouvoir d'impact est réel, surtout si les enfants nous accompagnent – et ils sont enthousiastes. Le recyclage fait partie de leur vie. »

Personne ne se préoccupe de l'environnement au Nigeria. C'est pourquoi nous avons pris l'habitude de recycler. Notre pouvoir d'impact est réel, surtout si les enfants nous accompagnent – et ils sont enthousiastes.

Olawale Adebiyi, PDG de Wecyclers

Prix Roi Baudouin

Grâce au « Prix Roi Baudouin pour le développement en Afrique », Wecyclers dispose de 200 000 euros. « L'un des objectifs est de créer un environnement de travail agréable pour nos employés en achetant toutes sortes de matériaux tels que des ordinateurs portables », explique Olawale. « Nous voulons aussi continuer à souder l'équipe car son bon fonctionnement et une formule solide à Lagos sont les clés de notre confiance en notre développement », ajoute Bilikiss.

Les ambitions ne manquent pas. D'ici 2023, Wecyclers vise à impliquer 500 000 foyers. L'entreprise souhaite également appliquer sa stratégie dans d'autres villes nigérianes et dans les pays voisins. « À long terme, nous voulons utiliser les bénéfices des déchets collectés pour construire une usine à Lagos qui pourra transformer les déchets plastiques en nouvelles bouteilles », explique Olawale. « De cette façon, nos profits seront réinjectés dans notre personnel et notre pays. Nous ne visons pas le profit privé, mais un véritable commerce équitable dans une économie circulaire. »

Prix Roi Baudouin pour le Développement en Afrique

 

Le Prix Roi Baudouin pour le Développement en Afrique, décerné tous les deux ans, récompense le travail d'organismes ou d'individus africains qui apportent une contribution extraordinaire au développement de leur continent. Il attire également l'attention du grand public sur les nombreuses histoires émouvantes d'espoir, d'efforts et de succès dans le domaine du développement en Afrique. Le prix est remis par la Fondation Roi Baudouin en présence de SM le Roi Philippe et de SM la Reine Mathilde.

Économie circulaire Nigéria Pollution
Retour Economie
Imprimer
Dans la même thématique - Article 3 /3 L’urine comme matière première