Du zakat à l'ONG internationale

Elise Pirsoul
01 septembre 2014
Parmi les nouveaux acteurs, les ONG musulmanes  sont peu connues du public. Qui sont-elles? Que veulent-elles? Pour répondre  à ces questions nous avons rencontré le directeur d'Islamic relief Belgique, M. Ahmed Bouziane.

En quoi consiste la solidarité musulmane, et comment se décline-t-elle au quotidien ?

La solidarité comme dans la plupart des communautés, religieuses ou non, est sacrée chez les musulmans. Elle l'est d'autant plus qu'elle constitue le troisième pilier de l'islam et on l'appelle "zakat". La zakat est un impôt de 2.5%, obligatoire pour tout musulman possédant une épargne minimale d'environ 2500 euros et n'y ayant pas touché durant une année lunaire. A côté de cette aumône obligatoire, il existe ce que l'on appelle la "sadaqa" et qui elle est une aumône facultative, qui n'est soumise à aucune condition quantitative ou temporelle. Une troisième forme d'aumône est l'aumône réparatrice, à savoir que pour certains actes d'adoration manquée ou certaines erreurs commises, cette aumône expiatrice permet de pallier à un manquement par une donation. Dans ces trois cas, l'aumône vise toujours à accomplir un acte religieux obligatoire ou non en venant en aide à celui qui est dans le besoin. En fait, le don en islam est toujours sous tendu par un acte de partage et de solidarité, afin que le riche sache qu'il a un devoir vis à vis du pauvre et que la pauvre sache qu'avec dignité, il perçoit un droit chez le riche. Cela rend les gens plus proches, plus solidaires et plus responsables les uns et les autres.

 

Comment cela se traduit-il concrètement dans l'action humanitaire d'une ONG musulmane?

Est considérée comme zakat toute action qui permet à une personne dans le besoin de devenir autonome de telle sorte qu’elle ne soit plus dans le besoin. C’est la définition du développement durable ! Islamic relief tente de transformer ce principe en action.  L'ONG, rappelle aux membres de la communauté ce devoir de donation pour toutes les raisons évoquées plus haut et à quel point il est essentiel que nous soyons sensibles et responsables face à la misère des gens qui nous entourent dans le monde.  Généralement,  ce travail de rappel est plutôt bien perçu et la participation du public est tout à fait honorable.

 

Les actions de solidarité sont-elles dirigées exclusivement vers  les musulmans?

Bien sûr que non! Tous les gens qui sont dans le besoin ont droit à notre aide sans distinction aucune. « mais également nourrissaient l’indigent, l’orphelin et le captif, malgré leur propre dénuement, [9] en disant : «Nous vous nourrissons uniquement pour l’amour de Dieu, sans attendre de vous ni récompense ni remerciement. » [coran, Sourate l’Homme, versets 7à10].

 Ce verset comme beaucoup d’autres indique clairement qu’il est de notre devoir d’aider l’indigent et l’orphelin qu’ils soient musulmans ou non. Et c’est sur  cette base qu’ Islamic Relief ne fait aucune distinction au niveau de ses bénéficiaires, ce sont d’abord et avant tout des êtres vulnérables qu’il faut secourir.  Lorsqu’ Islamic Relief Worldwide est intervenue en Haïti lors du terrible tremblement de terre de 2010 avec un budget de 65 millions d'euros, on ne comptait pratiquement pas de musulmans parmi les victimes.

 

Est considérée comme zakat toute action qui permet à une personne dans le besoin de devenir autonome de telle sorte qu’elle ne soit plus dans le besoin. C’est la définition du développement durable ! Islamic relief tente de transformer ce principe en action.

En 1984, face à la crise au sud Soudan, deux médecins anglais d’origine égyptienne  décident de réagir et de récolter des fonds, de porte à porte et de mosquée en mosquée. Islamic Relief était en train de naître. Aujourd’hui Islamic Relief Worldwide a 30 ans, elle a des partenaires partout à travers le monde, avec un budget global  de 300 millions de dollars. Islamic Relief Belgique, association partenaire nord d’IRW a vu le jour en 1992, c’est la première ONG musulmane du pays avec un budget annuel de 3 millions d’euros, provenant exclusivement de sources privées. 

IRW a développé un réseau de 25 partenaires Sud qui implémentent les projets en Afghanistan, en Albanie, en Bosnie Herzégovine, au Tchad, en Egypte, en Ethiopie, en Indonésie, en Iraq, en Irlande, en Jordanie, au Kosovo, au Liban, en Lybie, au Malawi, au Mali, au Niger, dans les territoires palestiniens, en Somalie, au Soudan, en Tunisie, au Yémen, au Bangladesh, au Pakistan, au Kenya et à Haïti… Islamic Relief Belgique concentre principalement son action dans les pays suivants : Bangladesh, Ethiopie, Mali, Somalie, Afghanistan, Kenya, Maroc, Niger, République démocratique du Congo et la Palestine.

Quelle est votre politique dans le choix des bénéficiaires de votre aide? On constate que ce sont avant tout des pays musulmans…

Il semble effectivement que  90% des pays où nous sommes amenés à intervenir sont musulmans. Pour ne citer que ceux- là : Palestine, Afghanistan, Syrie, Irak, Yémen,  Indonésie, ...  Mais nous avons également été- ou sommes encore présents en Chine, en Albanie, en Ethiopie, au Salvador, au Congo, en Haïti, au Kenya et au Malawi.

 

Comment se traduit votre soutien sur le terrain?

Notre aide est d'abord une aide d'urgence. Lorsque nous intervenons en cas de catastrophes naturelles ou de conflits, nous répondons d'abord aux besoins les plus urgents à savoir: soins médicaux, eau, nourriture, vêtements, abris, kits d'hygiène, ...

Après l'aide d'urgence, nous essayons selon les possibilités d'apporter une aide à long terme plus “durable” qui se traduit par différents projets: micro crédit pour les familles d'orphelins, formations des jeunes, construction d'écoles et de dispensaires, creusement de puits, ...

 

Le fait d' afficher ostensiblement sa confession religieuse a- t-elle  une influence sur le travail de terrain?

En réalité, ce qui nous caractérise en tant qu’ ONG musulmane, c’est principalement notre nom. Hormis  cela, notre travail humanitaire est parfaitement comparable à celui des autres ONG,  ce qui nous permet de travailler avec les agences humanitaires internationales les plus connues sans que cela ne pause problème. Certainement, afficher ce nom , nous ouvre parfois des portes  tout comme il nous en ferme parfois d'autres.  En effet, comme la plupart des pays dans lesquels nous agissons sont majoritairement musulmans, notre identité musulmane nous facilite le contact et la mise en confiance avec des populations généralement très éprouvées.  Pour exemple, au Pakistan, Unicef n'arrivant pas à lancer un projet de micro-finance est passé par nous pour le faire. Tout comme pour optimiser notre travail en RD  Congo nous avons établi un partenariat avec une ONG chrétienne.

 

Et en Syrie, qui aidez-vous?

Une fois de plus, nous ne faisons la distinction qu'au niveau des besoins des gens. En Syrie, nous travaillons sur trois zones  frontalières syriennes avec la Turquie, la Jordanie et le Liban. Islamic Relief Belgique a financé des abris en dur dans trois camps de réfugiés situés dans la Plaine de la Becca, au Liban.  Les besoins sont énormes, notre principal partenaire sur place est le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies (UNHCR).

 

Comment  Islamic  Relief envisage-t-elle l’avenir ?

L'idée est de grandir encore et de participer à la vision internationale et universelle du développement et de l'humanitaire. Ainsi, nous avons élaboré une philosophie par rapport à la pauvreté, la coopération et la place de la femme. Nous allons participer à la consultation de l'ONU concernant les OMD 2015-2030. Islamic Relief a aussi organisé un colloque sur le sida sous le patronage de l'ONU réunissant 3 religions.

Au point de vue de l'efficacité, nous sommes partenaires du PAM, de plan international, Unicef, UNHCR , ECHO, Croix rouge et le siège de l'ONU.  Nous sommes membres des grandes coupoles d'ONG. Nous sommes passés en quelques décennies d'une organisation de quartier à une institution internationale.

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