Endiguer l'explosion démographique ? Laissons les femmes décider !

Thomas Hiergens
01 février 2012
La population mondiale explose. Chaque jour, on compte 227.000 êtres humains en plus. Les pays pauvres sont les plus touchés. L'image d'une planète surpeuplée gravement menacée par la surexploitation est de plus en plus présente. Comment maîtriser ce phénomène ? "Laissons les femmes décider et nous maîtriserons l'explosion démographique." Les démographes Hania Zlotnik et Fred Pearce plaident pour que les femmes aient davantage droit à la parole.

La fécondité élevée des Pays les moins avancés est-elle un frein à leur développement ?

Pearce : Pas toujours. De nouveaux individus sont également une source de revenus, de talents et une force de travail. Une croissance démographique rapide est évidemment plus difficile à gérer qu'une croissance lente. Elle peut représenter pour les pays les plus pauvres un handicap supplémentaire dans la lutte contre la pauvreté et la faim, mais ce n'est pas infaisable. La plupart des pays trouvent une solution.

Zlotnik : Le problème des pays les plus pauvres est qu'ils doivent faire face à une simultanéité de problèmes. L'exportation des matières premières entraîne un boom économique mais qui n'apporte presque rien à la population car la croissance n'y conduit pas à un développement équitable. Reste ensuite la difficulté de nourrir toutes les nouvelles bouches, d’éduquer et d’offrir des opportunités à tous ces nouveaux venus. Le Bangladesh a connu une baisse de sa fécondité de plus de 60 %, et le pays reste malgré tout pauvre. Le développement ne suit donc pas automatiquement la diminution de la fécondité. Un pays ne progresse pas nécessairement lorsqu'il limite sa croissance démographique, car cette politique entraîne un recul du nombre de jeunes dans la société, ce qui entrave l'économie et le soutien des générations plus âgées.

Pearce : On peut dire aujourd'hui qu'une croissance démographique rapide ne bloque pas automatiquement le développement d'un pays. On parlait beaucoup autrefois du piège démographique : les familles nombreuses entretiennent la pauvreté, et cette pauvreté entraîne à son tour le maintien des familles nombreuses. Il ne s’agit aucunement d’une vérité absolue. Regardez l'Inde. La population continue à progresser malgré une baisse de la fécondité, et pourtant l'économie se redresse. L'Inde est à un tournant démographique : un taux de fécondité en baisse, pas trop de personnes âgées et beaucoup de jeunes en âge de travailler. C'est le moment idéal pour son développement. C'est également le scénario optimiste que pourrait connaître l'Afrique dans les décennies à venir. La condition majeure pour profiter de cette aubaine démographique: la bonne gouvernance.

Un taux de fécondité en baisse, pas trop de personnes âgées et beaucoup de jeunes en âge de travailler. C'est le moment idéal pour le développement.

Pearce

Quels seraient les meilleurs instruments pour contrer une fécondité élevée ?

Zlotnik : L'essentiel est que les femmes soient libres de décider de leur planning familial. Libres de décider, elles choisissent presque toujours d'avoir moins d'enfants, et plus tard. Et plus les enfants viennent tard, moins nombreux ils seront au final.

Pearce : C'est une évidence, presque une donnée universelle : laissons les femmes décider, et elles choisiront d'avoir moins d'enfants. Accordez-leur un plus grand droit à la parole quant à leur procréation. Même les femmes très pauvres opteront pour moins d'enfants.

Zlotnik : Pour pouvoir décider soi-même, il faut avoir accès à l'éducation et aux moyens de contraception. Il est donc primordial de renforcer les femmes pour qu'elles opérent des choix fondés. Et ne pas exclure les hommes ! Les campagnes qui ont rencontré du succès sont celles auxquelles les hommes étaient étroitement associés. Faute de quoi, apparaissent des frustrations et des conflits de genre.

 

Est-ce difficile de convaincre les gouvernements de renforcer le droit à la parole des femmes ?

Pearce : Les gouvernements sont plus difficiles à convaincre que les individus. Les gens feront des choix rationnels, c.-à-d. des familles plus petites. Même les femmes non éduquées font ce choix. C'est donc davantage une question de droits de l'homme que de pure restriction démographique. Les donateurs doivent convaincre leurs partenaires du Sud de donner à leur population le droit à un choix libre et fondé.

C'est presque une donnée universelle : laissons les femmes décider, et elles choisiront d'avoir moins d'enfants.

Pearce

Zlotnik : Le problème est que l'agenda pour les droits de la femme est à la traîne. Les gouvernements qui hésitent à faire participer davantage les femmes à leur propre procréation n’agissent guère en ce sens. Ils mettent en place des programmes d’information mais font l'impasse sur les préservatifs. On "oublie" de dire comment prévenir les grossesses (non désirées) et les maladies sexuellement transmissibles. Ils prétendent également que les droits de la femme sont un moyen détourné pour autoriser l'avortement. C'est justement l'inverse ! Si les femmes commencent par ne pas tomber enceintes, elles n'auront pas besoin d'avorter.

Moins d'êtres humains signifie plus de personnes âgées. C'est inevitable.

Zlotnik

La plupart des prévisions situent le pic démographique mondial entre 9 et 10 milliards vers 2050, suivi ensuite d'une légère baisse. Comment peut-on en être si sûr ?

Pearce : Le taux de fécondité ne cesse de reculer dans le monde entier. Le taux de remplacement est d'environ 2,1 à 2,3 enfants par femme. A ce rythme de croissance, le nombre des êtres humains reste inchangé. D'ici 2050, la fécondité mondiale devrait passer sous ce taux de remplacement et la population mondiale baisserait à nouveau. Mais rien n'est sûr, ce ne sont que des suppositions.

Zlotnik : Je n'y crois pas ! La population continuera à croître après 2050. D'accord, la fécondité recule partout, mais elle repart en Occident car elle y était descendue trop bas. D'autres prévisions ne se réalisent pas complètement : la fécondité ne baisse pas partout aussi vite que prévu. Si l'on veut stopper la croissance de la population mondiale, chaque pays doit atteindre le taux de remplacement d'ici 2050. Or, certains pays en sont encore très loin. Au Nigeria, le pays le plus peuplé d'Afrique, une femme a encore 5 enfants, et au Niger, 8.

 

Devenons-nous trop vieux ?

Zlotnik : Si vous freinez la fécondité, vous aurez moins de jeunes, et la population âgée de votre société s’accroîtra proportionnellement. Toute tentative de limitation des naissances a pour conséquence un accroissement du nombre des personnes âgées. C'est inévitable.

 

Notre planète peut-elle supporter 9 milliards de consommateurs ?

Zlotnik : C'est possible. Les pauvres ont le droit de consommer pour sortir de la pauvreté. Ce sont les gros consommateurs qui doivent vivre avec moins et de manière plus durable. Il y a suffisamment de nourriture pour tout le monde, mais elle n'est pas répartie équitablement. On compte par ailleurs 2 milliards de personnes trop grosses. Nous mangeons trop, et surtout trop de viande. La viande est associée à la richesse, au luxe. Davantage de légumes garantirait pourtant un régime beaucoup plus sain. La production de viande a également un impact très élevé sur l'environnement. Si 9 milliards d'individus mangeaient de la viande et consommaient autant qu'en Occident, nous irions droit vers un monde obèse dans un environnement dévasté.

Le journaliste scientifique britannique Fred Pearce a publié entre autres L'apocalypse démographique n'aura pas lieu (sur la question démographique) et Points de rupture (sur le changement climatique). Il écrit régulièrement pour le New Scientist et The Guardian.

  Le journaliste scientifique britannique Fred Pearce a publié entre autres "L'apocalypse démographique n'aura pas lieu" (sur la question démographique) et "Points de rupture" (sur le changement climatique). Il écrit régulièrement pour le New Scientist et The Guardian.

 

Hania Zlotnik est directrice de la Division de la Population des Nations Unies; elle est reconnue mondialement parmi les personnes faisant autorité en matière de démographie et de migration.

Hania Zlotnik est directrice de la Division de la Population des Nations Unies; elle est reconnue mondialement parmi les personnes faisant autorité en matière de démographie et de migration.

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