Envoyer des fonds jusqu'au fin fond des campagnes burundaises

Chris Simoens
15 mars 2019
En équipant mieux ses bureaux de poste, le Burundi facilite l’envoi d’argent par leurs ressortissants à leurs familles, même dans les zones reculées. Pour mettre en œuvre le projet, l'Agence des Nations Unies pour les migrations (OIM) au Burundi a reçu le soutien de la Coopération belge au Développement.

Le Burundi, pays d'Afrique centrale, occupe la 185e place sur 189 pays dans l'Indice de développement humain (2018). Un pays très pauvre qui a désespérément besoin de ses 29,6 millions d'euros de transferts de fonds (2017). Ces envois sont constitués de l'argent que la diaspora burundaise envoie dans leur pays d'origine depuis l'étranger (voir encadré). Si l'on y ajoute l'argent des envois informels, le montant peut facilement être doublé ou triplé. En outre, les transferts au sein même du pays doivent être pris en compte.

 

Coûteux et peu sûr

Malheureusement, acheminer cet argent à la bonne personne n'est pas chose aisée. « En 2015 – avant le lancement du projet – il était assez coûteux pour la diaspora burundaise d'envoyer des fonds, nous confie Odette Bolly de l'OIM Burundi. « C'est pourquoi  de nombreuses personnes avaient recours à une voie informelle – comme donner de l'argent en espèces à quelqu'un –, mais ce choix est également risqué. De plus, les populations rurales avaient difficilement accès à des services bancaires, ce qui les rendait encore plus vulnérables, par exemple si elles manquaient d'argent en raison de circonstances imprévues ».

Envoi de fonds (« remittances »)

 

L’envoi de fonds consiste pour les migrants à envoyer dans leur pays d’origine de l’argent, destiné à leurs familles, amis ou à des organisations sociales. En 2013, 180 millions de migrants issus des pays pauvres ont envoyé environ 364 milliards d'euros de fonds. C'est plus de trois fois plus que le total de l'aide au développement en 2013, soit environ 119 milliards d'euros.

 

Ces chiffres ne tiennent pas compte des envois « informels », tels que l'argent liquide emporté. En outre, de nombreuses personnes envoient également de l’argent après avoir migré dans leur propre pays, à la recherche d'un emploi.

 

L’envoi de fonds représente donc une véritable mine d'or pour les pays en développement. Toutefois, ces flux monétaires sont encore insuffisamment exploités. Le coût élevé des transferts de fonds figure parmi les obstacles en cause. C'est pourquoi l'ODD 10 stipule que les coûts doivent être réduits à moins de 3 % du montant envoyé.

 

Aujourd'hui, le coût des transferts vers l'Afrique se monte à environ 12 %, et peut atteindre 20 % sur le continent ( ?). Pour cette raison, les migrants préfèrent souvent les voies informelles, mais ces canaux sont moins sûrs et entraînent des pertes financières importantes.

 

Des tablettes dans les bureaux de poste

L'OIM Burundi a essayé de trouver une solution à cette situation. La Coopération belge au Développement a apporté 1 million d'euros au projet. Objectif : faire en sorte que les Burundais des zones les plus reculées puissent recevoir l'argent envoyé, et ce d'une manière rapide et peu coûteuse. À cette fin, l'OIM a collaboré avec l'Union postale universelle (UPU) et la Régie Nationale des Postes (RNP Burundi).

« Pour atteindre tous les Burundais, nous avons utilisé les bureaux de poste répartis dans les 18 provinces du pays », explique Mme Bolly. « Seulement, ils ne sont pas suffisamment équipés. C'est pourquoi nous avons donné 145 tablettes à 139 bureaux de poste, en plus d'une connexion Internet haut débit (4G). Les transferts d'argent à l'intérieur du pays se font désormais beaucoup plus facilement. L'émetteur et le récepteur doivent tous deux être équipés d'un GSM ».

« Pour les virements en provenance de l'étranger, nous avons collaboré avec la plateforme RIA, l'un des plus importants services de transfert d'argent au monde. Nous avons intégré à cette plate-forme le système IFS, une technologie développée par l'Union postale universelle pour permettre les transferts d'argent au Burundi. Les employés des postes ont reçu une formation sur les paiements internationaux ».

Le nouveau système de transfert a reçu le nom de Rungika (= envoi). Il est aujourd’hui le système national de transfert de fonds le moins cher, en dépit de la concurrence d'un nombre croissant d'entreprises proposant des « transferts de fonds mobiles ». Selon Mme Bolly, « le coût des virements internationaux n'est pas exorbitant non plus. Nous avons convenu avec RIA de frais de 4 %. Nous veillerons avec le plus grand soin à ce que la plate-forme n’applique pas un autre taux. En parallèle, nous étudions comment atteindre l’ODD 10c - un coût de transfert de fonds inférieur à 3 %.

 

Le nouveau système de transfert a reçu le nom de Rungika (= envoi). Il est aujourd’hui le système national de transfert de fonds le moins cher, en dépit de la concurrence d'un nombre croissant d'entreprises proposant des « transferts de fonds mobiles ».

Transaction instantanée

Les utilisateurs sont déjà enthousiastes. Lyse Kanyana est fonctionnaire dans la commune burundaise de Kiteha. Elle nous explique avoir rencontré d'importantes difficultés à envoyer de l'argent à sa famille. « Je veux aider mes frères et sœurs à payer leurs frais de scolarité, entre autres choses. Mais souvent, seule une partie du montant était versée et je devais continuer à demander si l'argent était arrivé. Ma sœur a souvent dû s'absenter de l'école pendant deux jours le temps que l'argent lui parvienne ».

Grâce à Rungika, tout se passe beaucoup mieux. Kanyana explique : « Rungika fonctionne plus vite, plus facilement, de manière plus sûre et revient moins cher. Quand l'argent est arrivé, je reçois un message sur mon téléphone qui m'avertit avant même que le destinataire ne m’en informe. J'ai un code secret et la transaction est immédiate. »

Renilde Fitina, qui vit dans la même province, confirme l'efficacité du système. « Auparavant, si un membre de la famille était malade et que vous vouliez envoyer de l'argent pour des médicaments ou autre chose, cela prenait toujours un temps considérable avant que le montant soit versé. Vous étiez obligé de donner l'argent en liquide à quelqu'un ou de le déposer sur le compte d'une connaissance. Avec Rungika, envoyer de l'argent se fait en quelques secondes et surtout en toute sécurité ».

 

Rungika fonctionne plus vite, plus facilement, de manière plus sûre et revient moins cher. Quand l'argent est arrivé, je reçois un message sur mon téléphone.

Lyse Kanyana

Sensibilisation aux questions financières

Mais le projet ne visait pas seulement à faciliter le transfert d'argent, explique Mme Bolly. « Il était également essentiel de donner aux populations rurales une meilleure connaissance des questions financières. C'est pourquoi nous avons organisé des formations dans différentes communes pour 212 personnes, dont 136 femmes. Les participants y ont appris la gestion de l'argent, les comptes bancaires, l'épargne, l'investissement et le crédit. » Il existe maintenant aussi des microcrédits pour les petites coopératives. Enfin, le service postal burundais souhaite développer des produits d'assurance et d'autres produits financiers, en particulier pour la population rurale.

Rungika est un succès, Mme Bolly le sait. « En 20 mois, 19 000 transactions nationales ont été effectuées, pour un montant d'environ 618 000 euros. Rien qu'en décembre 2018, nous avons enregistré 500 transactions internationales. Intéressant aussi : un certain nombre d'entreprises offrant des services de transfert d'argent mobile nous ont contactés pour collaborer avec nous ».

 

Inconvénient

L'inconvénient, c'est que certains habitants vivent encore très loin d'un bureau de poste. « Pour y remédier, nous sommes en train de mettre en place un partenariat avec une société qui offre des services de transfert d'argent mobile et qui possède également des guichets dans les zones les plus reculées », explique Mme Bolly. « L'idée est que les gens puissent retirer de l'argent à ces guichets. Nous explorons également d'autres partenariats afin que chaque Burundais puisse percevoir de l'argent très rapidement ».

Pour les transferts internationaux, le taux de change reste un problème. Sur le marché noir, vous obtenez 45 à 50 % de francs burundais de plus pour votre argent étranger par rapport à la valeur officielle. Cela peut décourager les gens d'utiliser un système de transfert légal. Mme Bolly explique : « Malheureusement, nous ne pouvons rien faire pour l'instant. Mais lors du lancement à Bruxelles, un certain nombre de personnes de la diaspora burundaise se sont entretenues avec le directeur de la diaspora et l'ont exhorté à plaider auprès du ministre des Finances en faveur d'un taux de change spécial pour les membres de la diaspora qui souhaitent envoyer de l'argent par des voies officielles. »

L'OIM souhaite lancer un projet similaire en Côte d'Ivoire et au Mali.

Tirer le meilleur parti de la diaspora

En raison de son succès, l'OIM souhaite lancer un projet similaire en Côte d'Ivoire et au Mali. L'OIM Burundi mène également d'autres activités pour mieux utiliser la diaspora burundaise. Par exemple, en 2017 et 2018, l'organisation a envoyé des experts de la diaspora burundaise au Burundi pour former des étudiants en neurologie et en psychologie aux soins de santé mentale.

L'OIM souhaite également mieux protéger les droits des travailleurs migrants burundais dans le pays et à l'étranger. En outre, l'organisation soutient le gouvernement burundais dans l'élaboration d'une politique nationale sur la migration de main-d'œuvre. Enfin, la Direction de la diaspora burundaise organise chaque année une « Semaine de la diaspora burundaise », avec le soutien de l'OIM.

 

 

 

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