Éthiopie: durement frappée par la sécheresse, mais épargnée par la famine

Thomas Hiergens
01 août 2016
L’Éthiopie vit le pire épisode de sécheresse depuis 50 ans. Le spectre des années 1980 – un pays fragile et une population famélique – resurgit. Mais les autorités préserveront la population de la famine.

Des millions d’Éthiopiens souffrent d’insécurité alimentaire suite à une succession de mauvaises récoltes provoquées par les chocs climatiques et le phénomène météorologique El Niño. Alors que 80 % des récoltes et 85 % des emplois en dépendent, les deux grandes saisons des pluies ont été quasiment imperceptibles en 2015. Le résultat – pénuries alimentaires, faibles réserves en eau et énorme mortalité du bétail – est catastrophique et générateur d’un « stress de la faim » très élevé. L’insécurité alimentaire croissante place quelque 18 millions d’Éthiopiens dans une situation d’urgence humanitaire.

Spectre des années 1980

Mais parler de famine ? Le terme ne correspond pas à la réalité, estiment les autorités qui affirment qu’on n’en arrivera pas à ce stade. Les responsables politiques craignent l’image d’un pays extrêmement vulnérable à laquelle l’Éthiopie est associée depuis les années 1980. Les clichés d’enfants affamés et de bétail mort avaient envahi les écrans occidentaux en 1984. Plus d’un million d’Éthiopiens étaient morts de faim – la campagne Live Aid du chanteur Bob Geldof est encore dans toutes les mémoires. Ce pays politiquement stable, à l’économie en croissance rapide ne peut (re)vivre pareil drame.

L’Éthiopie met tout en œuvre pour éviter ce scénario. En agissant sur deux fronts. En apportant d’abord elle-même une réponse par la création d’une structure destinée à détecter et prévenir les catastrophes – ce qu’on appelle dans le jargon la « préparation aux catastrophes ». Cette structure est dirigée par un commissaire qui peut tirer la sonnette d’alarme. Et elle est complétée par un réseau de sécurité sociale qui vient en aide à plus de 8 millions de personnes lorsque les besoins sont les plus criants. Un tour de force à l’échelle africaine, qui témoigne d’un fort leadership national et du renforcement des capacités. Cette « appropriation responsable » de la réponse humanitaire est unanimement saluée.

L’autre volet de la stratégie est un exercice délicat d’équilibrisme. Comment l’Éthiopie parvient-elle à relever le défi humanitaire tout en restant hors de l’attention médiatique internationale ? Crises et misère attirent les journalistes et leurs caméras. Les besoins dépassent les capacités de réaction des autorités, qui doivent solliciter l’aide internationale. Mais « discrètement », par peur du spectre des années 1980. L’Éthiopie n’utilise pas le terme « Humanitarian Response Plan » – plan reconnu au niveau international et largement relayé – mais parle d’un « Humanitarian Requirements Document ». L’analyse des besoins y est présente, mais le message s’adresse au cénacle des acteurs humanitaires, et ne veut pas retenir l’attention des medias.

Des moutons et des boeufs viennent à l'abreuvoir rempli par des Éthiopiens
© UNICEF Ethiopia/Ayene

L’Éthiopie accomplit un tour de force à l’échelle africaine, qui témoigne d’un fort leadership national et du renforcement des capacités. Cette « appropriation responsable » de la réponse humanitaire dont les dirigeants font preuve est unanimement saluée.

 

Des besoins humanitaires sous-estimés

L’action des pouvoirs publics et la présence accrue des organisations humanitaires ont permis jusqu’à présent de repousser une famine généralisée. Cela étant, les besoins sont urgents et immenses. L’aide internationale est incontournable, surtout dans les domaines de l’approvisionnement en eau, des soins de santé, de la fourniture de semences. Pour formuler la réponse humanitaire la plus adéquate, il est primordial de réaliser une analyse approfondie des besoins. Mais le dilemme apparaît à ce niveau également : présenter une image forte ou bénéficier de l’aide ? Vu que les autorités gardent la réponse humanitaire sous leur contrôle, le processus d’analyse des besoins reste laborieux. Plusieurs organisations humanitaires présentes sur le terrain sont d’avis que l’analyse nationale sous-estime les véritables besoins.

En outre, la situation du pays se dégrade. Par conséquent, les données disponibles ne sont plus actuelles. Il se pourrait même qu’elles n’aient jamais été représentatives. Nul ne semble être en mesure d’évaluer les besoins de manière exacte.

Des éleveurs maintiennent l'ordre à l'abreuvoir
© UNICEF Ethiopia/Ayene

Garantir le développement

L’économie éthiopienne enregistre chaque année un taux de croissance élevé. La stabilité politique du pays et le leadership de ses dirigeants sont reconnus. Dès lors, les investissements affluent, stimulant la croissance et générant une dynamique de développement social. Les interventions humanitaires doivent garantir la pérennité de ces investissements en faveur du développement. Il importe donc de réagir à temps lorsqu’une crise se profile, afin que les familles vulnérables n’épuisent pas leurs ressources avant l’arrivée de l’aide. Un système d’alerte précoce et une réponse rapide permettent d’éviter que les populations deviennent dépendantes de l’aide de manière structurelle.

Malgré sa forte croissance, l’Éthiopie demeure l’un des principaux pays bénéficiaires de l'aide internationale. Si le rapprochement entre le développement et l’aide humanitaire ouvre des horizons prometteurs, la coordination entre les deux secteurs devra encore être améliorée. Les interventions en faveur du développement s’adressent souvent aux groupes les plus accessibles, non aux plus vulnérables. Des progrès doivent être réalisés au niveau des synergies avec les interventions

El Niño touche surtout l’Afrique orientale et australe

Le phénomène naturel El Niño survient tous les trois à sept ans. Des courants océaniques chauds de l’océan Pacifique se déplacent vers l’est et provoquent des pluies diluviennes en Amérique du Sud, mais aussi des sécheresses extrêmes sur le continent africain. La période 2015-2016 a connu l’un des phénomènes les plus importants, avec des températures atteignant des sommets inégalés depuis plus de 130 ans. Jusqu’à présent, la Corne de l’Afrique est l’une des régions du globe la plus touchée, mais des dizaines de millions d’Africains de l’Est et du Sud, dont 26,5 millions d’enfants, souffrent de malnutrition et d’une pénurie d'eau. Le taux d’humidité élevé en Amérique du Sud a par ailleurs créé les conditions idéales pour l’éclosion des moustiques porteurs du virus Zika. Et La Niña, le phénomène inverse d’El Niño, risque d’être à l’origine de problèmes plus importants encore dans la deuxième partie de l’année 2016.

L’UE est l’un des donateurs humanitaires majeurs dans la Corne de l’Afrique. Entre 2010 et 2015, les institutions européennes ont libéré 847 millions d’euros pour six pays : Djibouti, l’Érythrée, l’Éthiopie, le Kenya, la Somalie et l’Ouganda. Si l’on y ajoute les contributions humanitaires supplémentaires des États membres de l’UE, l’apport total de l’Union approche les 2 milliards d’euros.

 

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