Exploitation minière congolaise: artisanat versus industrie

Chris Simoens
01 juin 2014
La République démocratique du Congo (RDC) serait, au vu de ses immenses richesses minérales, un « scandale géologique ». Mais comment se passe l’exploitation ? Bénéficie-t-elle à l’État congolais ? Le professeur Stefaan Marysse et le docteur Sara Geenen de l’Université d’Anvers nous répondent.

Le sol congolais regorge de réserves de matières premières, souvent encore inexplorées. Actuellement, on y extrait surtout du cuivre, du cobalt, du coltan, de l’or, du diamant et du pétrole. Secteur en forte baisse dans les années 1990, l’exploitation minière industrielle congolaise connait depuis peu une période faste : 1 million de tonnes de cuivre est ainsi extrait chaque année, deux fois plus que les niveaux records enregistrés vers 1975. Ceci fait du Congo le principal producteur de cuivre en Afrique. Le pays est aussi le premier exportateur mondial de cobalt. Cet élément, utilisé entre autres dans la fabrication d’aimants et d’alliages réfractaires en astronautique, est traité notamment par la société belge Umicore, l’une des quatre sociétés au monde dans cette niche. Le coltan se retrouve dans les composants des GSM, mais est surtout utilisé dans les appareils électroniques et enaviation. La RDC fournit 5 % de la production mondiale.

Industrie

Au Congo, les minerais sont exploités soit de manière industrielle (grandes entreprises, surtout dans le Sud du Katanga), soit de façon artisanale (creuseurs). Les entreprises, comme le géant minier américain Freeport McMoran, produisent en masse, mais offrent relativement peu d’emplois, 20 000 seulement. Les impôts qu’elles paient ont néanmoins augmenté ces dernières années, tout profit pour l’État congolais dont le budget provient à hauteur de 25-30 % de l’exploitation de cuivre et cobalt. D’où l’intérêt marqué des autorités pour le secteur minier industriel. Les entreprises obtiennent ainsi de vastes zones de concession, les creuseurs devant se contenter de parcelles. Une situation parfois génératrice de conflits. « La multinationale d’orpaillage Banro a délogé des milliers de creuseurs de leur concession, et leur réinsertion économique n’a pour ainsi dire pas été prévue », explique S. Geenen, qui défendra sous peu sa thèse de doctorat sur le secteur minier artisanal au Sud-Kivu (Est du Congo). Dans les régions où, pour des raisons de sécurité entre autres, les entreprises ne sont pas (encore) présentes, les creuseurs continuent de s’affairer.

 Artisanat

Le travail des artisans est « informel » ; l’État n’en tire aucun revenu. Mais le nombre d’emplois générés est considérable. « Les creuseurs sont au nombre approximatif de 2 millions », explique l’expert Marysse. « Et c’est sans compter toutes les personnes qui gravitent autour, pour le transport, la préparation de repas, etc. L’exploitation minière artisanale fait vivre 8 millions de personnes au total, ce qui comparé à l’ensemble de la population congolaise active, estimée à 30 millions, n’est pas négligeable. » Souvent, ce sont des raisons financières qui incitent les Congolais à délaisser leur métier de paysan pour celui de creuseur.

« Et n’allez pas penser que les creuseurs sont primitifs », ajoute S. Geenen. « Leurs puits ont une profondeur de 50 à 100 mètres, leurs galeries font parfois 300 mètres de long. La répartition des tâches est claire : il y a ceux qui creusent, ceux qui étayent les galeries, ceux qui transportent les blocs extraits, celles et ceux qui les pulvérisent et les lavent, etc. Les ‘machinistes’ actionnent les compresseurs qui pompent l’eau et insufflent de l’oxygène en sous-sol. » À la tête de chaque équipe de 5 à 10 creuseurs se trouve un chef très expérimenté, notamment en matière de financement. Ce « PDG » connait des commerçants locaux en mesure d’avancer les capitaux nécessaires au creusement d’un puits. En effet, trouver un filon peut durer des mois, voire des années.

Plusieurs commerçants se succèdent dans le processus de vente des minerais. Le commerçant final, basé par exemple à Bujumbura (Burundi) ou Kampala (Ouganda), se charge de leur exportation, la plupart du temps illégale. « Selon un rapport de l’Onu, sur un total de 4800 kg d’or extraits au Sud-Kivu, moins de 100 kg sont vendus via des canaux officiels », affirme S. Geenen.

 

Le secteur minier est le moteur de la croissance économique du Congo, qui s’élevait à 8,5 % en 2013.

Minerais des conflits

Les minerais jouent aussi un rôle dans le conflit quasi inextricable à l’Est du Congo (p.). La communauté internationale parle de « minerais des conflits », matières premières issues de zones de conflits. Les bénéfices de leur vente financent les groupes armés, augmentant la durée et la violence des conflits. « Non au coltan des conflits dans notre GSM », prône le discours international. C’est pourquoi l’Organisation de coopération et de développement économiques, en collaboration avec des entreprises et des ONG, a défini des principes directeurs pour des minerais « propres » (traçabilité, respect de l’environnement et des droits humains, interdiction du travail des enfants, etc.).

« Mais, au Congo, cela s’avère très compliqué », déclare S. Marysse.  « Les mines sont nombreuses et disséminées. Leur contrôle requiert un État fort. » S. Geenen : « Seules quelques mines sont capables de délivrer les certificats qui sont très couteux. Les autres sont considérées comme ‘sales’, ce qui est vraiment exagéré. La plupart des minerais servent simplement de moyens de subsistance à de nombreux Congolais. Mais toute l’attention se focalise sur la minorité de minerais des conflits, et ce, aux dépens de creuseurs innocents. »

Enfants et environnement

Les conditions de travail ne sont évidemment pas optimales : le travail dans les mines est souvent lourd et insalubre. Certes, l’autorité congolaise impose des règles strictes (par exemple en matière d’hygiène, interdiction du travail des enfants, regroupement obligatoire en coopératives), mais les infrastructures manquent pour les appliquer. S. Geenen nuance également le phénomène du travail des enfants : « Les travaux que les enfants et adolescents effectuent ne sont pas pénibles et permettent à leur famille de survivre. Certains vont à l’école le matin et travaillent l’après-midi. D’autres par contre sont en décrochage total. Beaucoup d’adolescents aiment trainer dans les ‘villages miniers’ où l’ambiance est souvent sympa. Cela leur confère un certain statut. »

 

 

Beaucoup d’adolescents aiment trainer dans les ‘villages miniers’ où l’ambiance est souvent sympa. Cela leur confère un certain statut.

Les effets de l’exploitation minière sur l’environnement sont encore peu connus. Le mercure utilisé pour l’orpaillage pollue les rivières. L’exploitation par les grandes entreprises se fait également au détriment de l’environnement : forage avec des produits toxiques, abattage d’arbres, déblaiement de collines, traitement des minerais avec des substances chimiques, etc. S. Marysse : « Banro a même creusé un lac artificiel, spécialement pour ses déchets. Les contrôles sont devenus plus stricts, mais les conséquences à long terme ne sont pas connues. » Si les creuseurs sont soumis à moins de contrôles, ils utilisent des polluants en quantités largement inférieures.

Le secteur minier est le moteur de la croissance économique du Congo, qui s’élevait à 8,5 % en 2013. À ne pas sous-estimer non plus : le pétrole, qui représente aujourd’hui environ 25 % des revenus étatiques. Et il y a une marge de progression. Toutefois, l’attention au secteur minier industriel et aux minerais des conflits ne peut pas miner le droit à l’existence des creuseurs. Si leur apport direct au pays est limité, les emplois générés sont très nombreux. En l’absence de solutions de rechange, leurs moyens de subsistance doivent être garantis.

 

Exploitation minière RD Congo
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