Guerres et Eau : quelles relations ?

Alexis Tessaro
24 septembre 2018
Souvent noyée dans le flot d’informations au profit de sujets plus attrayant tels le terrorisme, le conflit syrien ou la rivalité entre l’Iran et l’Arabie saoudite, la disponibilité et la gestion de l’eau dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) cristallisent des tensions aussi bien inter qu’intra-étatiques. Au point, peut-être, de constituer la cause majeure de l’avènement de certains conflits dans la région à l’avenir? Pas sûr.

L’eau, un facteur potentiel de guerre?

D’aucuns estiment que le 21ème siècle sera marqué par l’intensification d’un nouveau type de guerres, celles pour la conquête des ressources en eau. La concomitance de plusieurs facteurs dans la région tend à corroborer cette hypothèse : forte croissance démographique, instabilité politique, manque de sensibilisation et d’éducation de la population locale quant à son usage et à son économie, réchauffement climatique, carences des gouvernances centrales et décentralisées. Ces éléments augmentent directement la pression sur des ressources hydriques limitées et, de surcroit, transnationale (1). Il en résulte une lutte de classes et/ou tarifaire inévitable pour s’en octroyer le monopole, voire pour établir une souveraineté plus globale. C’est que l’enjeu ne se résume au seul partage de l’eau mais également à la sécurité alimentaire et énergétique de chaque pays et de la région.    

 
Carte avec les principaux aquifères transfrontières au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

En revanche, selon d’autres observateurs, cet enjeu autour de la pénurie d’eau apparait plutôt comme un révélateur partiel des tensions sous-jacentes que comme un motif de conflit en soi dans la mesure où entrer en guerre avec comme seul objectif de subvenir aux besoins hydriques du clan, de la tribu ou du pays couterait beaucoup trop cher à chacun des acteurs et de ses dirigeants. C’est la raison principale pour laquelle, au cours de l’histoire de la région, peu de « guerres pour l’eau », voire aucune, n’ont éclaté. La Guerre des Six Jours de 1967, souvent considérée comme la première du genre, entre Israël et les pays arabes limitrophes illustre parfaitement ce raisonnement. Les affrontements entre les deux camps s’inscrivent dans le cadre d’un conflit plus vaste qui dépasse la seule question de la souveraineté hydrique dans la région. Toutefois, les gains territoriaux de cette guerre ont grandement impacté le contexte hydro-politique actuel puisque 57% des ressources de l’État hébreux proviennent de territoires conquis durant le conflit : certains en sont dès lors venus à penser qu’Israël nourrissait entre autres le dessein de sécuriser ces zones stratégiques à son avantage. L’eau peut donc, à juste titre, être considérée tel un paramètre de tension supplémentaire dans le cadre de relations de voisinage déjà détériorées préalablement.

En réalité, les tensions liées à l’eau s’aggravent lorsqu’un État agit unilatéralement ou change son mode d’utilisation de l’eau. Une décision péremptoire prise au détriment d’autres pays d’un même bassin hydrique ou aquifère attise encore davantage les tensions politiques au point de faire passer temporairement la dimension hydrique au second plan. L’enjeu autour des ressources hydriques, réels instruments de pouvoir dans le cadre de conflits – détournement d’une rivière, fermeture des vannes d’un barrage, vient s’ajouter à des antagonismes qui compromettent fortement d’éventuelles négociations et contribue au possible éclatement d’un conflit dans la région. Le projet turc de construction de 22 barrages sur le Tigre et l’Euphrate (GAP) en 1989 ou encore celui en cours du barrage hydroélectrique éthiopien de la Renaissance (GERD) sur le Nil bleu, responsable à lui seul de presque 60% du débit du Nil, en sont de parfaits exemples. Ces actions unilatérales poussent les autres pays du bassin à ériger de nouveaux barrages afin de pallier la pénurie d’électricité et surtout le manque d’eau.   

L’eau peut donc, à juste titre, être considérée tel un paramètre de tension supplémentaire dans le cadre de relations de voisinage déjà détériorées préalablement.

Par ailleurs, bien que plus médiatisés, les potentiels conflits interétatiques pour le contrôle de l’eau surviennent plus rarement que ceux de proximité ou intra-étatiques, c’est-à-dire au niveau décentralisé, car les gouvernements centraux ne sont pas les seuls à se disputer l’accès aux ressources hydriques. Lorsque la raréfaction de l’eau se présente, en raison d’une hausse de la demande et/ou d’une baisse des quantités disponibles, les risques d’affrontements intercommunautaires et interethniques s’exacerbent.

 

Foyers de tension dans la région

Dans la zone géographique MENA, trois bassins font l’objet de vives tensions : le bassin du Tigre et de l’Euphrate, celui du Nil et avant tout celui du Jourdain.

Le premier oppose la Turquie à la Syrie et l’Iraq. Dans ce triangle, la Turquie jouit d’une position de force incontestable de par son rôle de pays dominant, en raison également de la désunion entre ses deux voisins et aussi de son statut de pays d’amont, le Tigre et l’Euphrate prenant leurs sources en Anatolie. Elle a tiré parti de ces avantages pour construire le barrage de Kedan en 1973 et puis implémenter son projet GAP débuté à la fin des années 70. La Syrie et l’Iraq ne disposent toutefois d’aucun moyen réel de pression face à une Turquie en pleine position de force.

La situation dans le bassin du Nil diffère quelque peu dans le sens où l’Égypte, pays en aval, y est le régime le plus militarisé et pourrait recourir à sa force militaire si le manque d’eau venait à menacer son train de vie actuel. Or, sa position géographique la met en mauvaise posture puisque sa sécurité hydrique repose presque essentiellement sur le Nil, lui-même dépendant des débits du Nil bleu et du Nil blanc qui prennent respectivement leur source en Éthiopie et en Ouganda. Dès lors, le lancement de la construction en 2011 du barrage éthiopien de la Renaissance sur le Nil bleu a attisé la colère de l’Égypte, et aussi initialement du Soudan, qui jouissent pourtant d’un droit d’usage dit colonial (1959) sur le fleuve et d’un droit de veto sur tout projet modifiant son débit.

Israël dévie les eaux du Jourdain pour s’approvisionner, distribue inégalement les ressources en eau au profit des colonies et revend l’eau pompée aux Palestiniens.

Champ fertil irrigué par pulvérisation en Israël
© Shutterstock

Enfin, d’une part, la résolution du conflit israélo-palestinien et, d’autre part, le réchauffement des relations entre Israël et les États arabes qui l’entourent et partagent le bassin du Jourdain – Liban, Jordanie, Syrie –  sont intrinsèquement liés à la question de l’eau disponible. Depuis la fin de la Guerre des Six Jours, l’État hébreux a pris le contrôle de la majorité de la vallée du Jourdain, des nappes aquifères cisjordaniennes ainsi que du plateau du Golan ; il dévie les eaux du Jourdain pour s’approvisionner, distribue inégalement les ressources en eau au profit des colonies et revend l’eau pompée aux Palestiniens. Par ailleurs, outre le rationnement, les Palestiniens voient également leurs puits ou canalisations détruits par l’armée israélienne. Des pratiques qui les poussent à se réfugier en Jordanie notamment, où leur arrivée intensifie le stress hydrique déjà extrêmement élevé.

 

Favoriser le dialogue interétatique

Tout État se doit d’accepter que l’or bleu n’est en aucun cas une richesse nationale mais bien une ressource naturelle à partager, un bien commun, un droit individuel et collectif à faire valoir. La gestion de l’eau des pays en amont ne doit pas porter préjudice à ceux qui se situent en aval. Pour ce faire, la coopération et le dialogue interétatiques dans la région MENA doivent s’ériger en modèles à suivre afin d’éviter l’escalade de la violence voire l’émergence de conflits. Ils peuvent se traduire non seulement par la signature de traités ou de conventions, comme celle des Nations Unies de 1997 (UNECE-water convention) prônant le partage équitable et l’utilisation raisonnable de l’eau, mais surtout par la mise en place d’une hydro-techno-diplomatie rassemblant autour de la table tous les acteurs liés à sa gestion dans le but d’instituer une coopération et une exploitation organisée de l’eau qui profite à tous – une approche qui a déjà fait ses preuves dans le cadre de la gestion du bassin du fleuve Oronte qui traverse le Liban et la Syrie.

L’eau et sa gestion revêtent une telle importance vitale – l’eau c’est la vie – qu’elle oblige les États et ses gouvernants politiques et techniques à coopérer entre eux, même si leurs relations s’avèrent particulièrement conflictuelles. Dans ce sens, l’eau n’est, en elle-même, ni un facteur de guerre, ni un facteur de paix : tout dépend de la volonté respective des acteurs impliqués à constamment coopérer et à dialoguer. 

 

(1) Environ 60 % des eaux de surface de la région sont traversés par une frontière, et tous les pays partagent au moins un aquifère avec un autre pays : https://bit.ly/2L0wXvM

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