Inégalités: placer la barre plus haut

Leïla Bodeux - 0xfam-Solidarité
01 décembre 2015
S’il existe un ODD spécifique voué à l’inégalité, c’est en grande partie grâce à la persévérance de la société civile. Glo.be donne la parole à Oxfam international, un des défenseurs de cette cause.

De grandes ambitions

17 ODD et 169 cibles pour éliminer l’extrême pauvreté et ses conséquences tout en respectant la planète. Les sceptiques déploreront une longue « shopping list ». Les optimistes se réjouiront d’une approche plus systémique de la pauvreté qui cherche à dépasser le traitement de ses symptômes. En tant qu’ONG ayant pour mission la réalisation des droits humains en s’attaquant à toutes les formes d’inégalités perpétuant la pauvreté et l’exclusion, Oxfam salue ce nouvel agenda plus holistique qui ambitionne de « ne laisser personne au bord de la route ». Mais le chemin reste long…

Le dixième objectif approuvé à New York se propose de «Réduire les inégalités dans les pays et d’un pays à l’autre » et ses sous-objectifs (« cibles ») concernent entre autres les politiques fiscales et budgétaires, la protection sociale, la régulation des marchés financiers ou encore l’inclusion des populations dans les prises de décision. Zoom sur le sous-objectif consacré aux inégalités de revenus: « D’ici à 2030, faire en sorte, au moyen d’améliorations progressives, que les revenus des 40 % les plus pauvres de la population augmentent plus rapidement que le revenu moyen national, et ce de manière durable ». Bien qu’allant dans la bonne direction, cette formulation manque l’opportunité de démanteler la concentration extrême des richesses dans les mains de quelques-uns qui perpétue le cercle vicieux des inégalités.

Un homme pousse un vélo chargé de pastèques. Au mur, une affiche d'un businessman en classe affaires dans un avion
© G.M.B. Akash/Panos Pictures

Quand les 1% mènent la danse

Oxfam dénonce le fait qu’1% de la population possèdera bientôt plus de la moitié des richesses mondiales et que 7 personnes sur 10 vivent dans un pays où les inégalités économiques ont augmenté ces 30 dernières années. Le modèle économique néolibéral dominant a réduit la place de l’Etat et son rôle de redistribution des richesses et de financement des services de base comme la santé ou l’éducation, minant ainsi la cohésion sociale. Economistes de renom, Barack Obama, le Pape François, les institutions de Bretton Woods, tous s’accordent à épingler les inégalités croissantes et le manque de politiques redistributives comme un frein au développement économique et humain. En ne se focalisant que sur l’amélioration des revenus des 40% les plus pauvres de la population et en les comparant à la croissance du PIB, le programme de développement durable onusien esquive le cœur du problème. Combler le fossé entre les extrêmement riches (les 1 ou 10%) et la majorité de la population s’impose afin qu’il ne soit plus d’actualité que les revenus du capital rapportent plus que les revenus du travail comme l’a démontré Thomas Piketty dans son ouvrage fard ‘Le Capital au XXIe siècle’. Il est par exemple regrettable que la proposition de Joseph Stiglitz qui recommandait que les revenus après imposition des 10% les plus riches ne soient pas plus élevés que les revenus après transferts des 40% les plus pauvres de la population (Indice de Palma) n’ait pas été retenue.

 

A l’assaut des paradis fiscaux

La « capture du pouvoir » par une élite qui influence les lois et décisions politiques en sa faveur est également ignorée. Il est par exemple nocif que 1700 lobbyistes essaient de vider de leur substance les réformes financières de l’UE. La collusion du politique avec des intérêts économiques et financiers mine la démocratie et le contrat social entre l’Etat et le citoyen. Selon l’ONG Transparency international, 70% des Belges pensent que le gouvernement favorise les intérêts de l’élite. Le fléau global des inégalités et de la pauvreté qui menace 123 millions d’Européens ne saurait être traité sans secouer les prérogatives des 1%, alors que monsieur tout le monde subit le poids des mesures d’austérité. Il est inhumain et illogique que depuis 2009, un million de femmes sont mortes en donnant naissance faute d’accès aux soins de santé tandis que le nombre de milliardaires a doublé.

L’injustice fiscale doit être prise à bras le corps pour diminuer les inégalités et redonner aux Etats leur rôle redistributeur et de financement des services publics. Pays riches et pauvres sont dans le même bateau face à un système fiscal global fragmenté et obsolète où les Etats se livrent une course effrénée vers le bas pour proposer aux entreprises et aux grosses fortunes la fiscalité la plus avantageuse possible, comme l’ont révélé les scandales Luxleak et Swissleaks. Les pays en développement sont particulièrement touchés et perdent chaque année 100 milliards de $ en raison de l’évasion fiscale des entreprises, selon l’ONU. Les trois quarts de la population mondiale ne bénéficient pas d'un système adéquat de protection sociale. Chaque année, 100 millions de personnes sombrent dans la pauvreté en raison des frais médicaux. Une volonté politique forte est absolument nécessaire afin de mobiliser l’argent volatilisé à cause d’une fiscalité débridée pour financer ces enjeux.

 

D'un côté du fleuve, le quartier moderne pimpant, de l'autre des baraquements
© UN Photo/Kibae Park

Un réel virage s’impose

Néanmoins, ce nouvel agenda de développement reste trop timide et ne remet pas en question nos modes de production et de consommation. Car les inégalités sont aussi climatiques et environnementales : 20 % des personnes surconsomment 80% des ressources naturelles dont dépendent les plus pauvres, contribuant ainsi à la dégradation environnementale. Un changement de paradigme au niveau de la gouvernance économique et financière globale a également été évincé de l’agenda. Pas de bouleversement non plus des règles commerciales qui autorisent la surconsommation des ressources naturelles, la flexibilisation des travailleurs et le rapatriement des bénéfices des multinationales vers les pays développés.

Les discours de nos dirigeants belges semblent être sensibles à l’inclusion sociale et reconnaître qu’une croissance inégalitaire ne saurait être bénéfique au plus grand nombre. Tant la note politique sur la coopération au développement du ministre De Croo que le discours de premier Charles Michel à l’Assemblée générale de l’ONU évoquent ces idées. Il est à présent grand temps de mettre en œuvre un chantier ambitieux de lutte contre inégalités !

En savoir plus

« À Egalité ! Il est temps de mettre fin aux inégalités  extrêmes » & « Place à l’action. Propositions d’Oxfam pour le cadre post-2015 », Oxfam (2014), www.oxfam.org

Inégalité Oxfam Objectifs de développement durable
Retour Partenariats
Imprimer
Dans la même thématique - Article 13 /12 Pas de développement sans paix