Jef Vermassen : aider les enfants soldats à s’échapper de leur enfer

Aurélie Van Wonterghem & Freija Poot
28 septembre 2018
Jef Vermassen, avocat belge de renom, œuvre depuis de nombreuses années en faveur des enfants soldats en Ouganda par l’intermédiaire de l’asbl Child Soldiers. Comment l’association parvient-elle à remettre des enfants fortement traumatisés sur le chemin d’une vie normale ? Glo.be a pu interviewer Jef Vermassen afin d’en savoir plus.

Vous vous investissez depuis des années dans le soutien aux enfants soldats. Pourquoi cette problématique est-elle si importante pour vous ?

J’ai été président de l’association d’étudiants durant ma dernière année de droit à Leuven. Lors de la remise des diplômes, j’ai prononcé un discours dans lequel j’ai exprimé l’idée suivante : « Nous sommes tous des étudiants universitaires financés par l’État. En contrepartie, nous devons apporter notre écot à la société. » J’entendais par là que nous devons défendre les faibles. En plus de ma formation en droit, j’ai étudié la criminologie. Ma thèse portait sur la délinquance chez les mineurs. J’ai donc toujours défendu les mineurs victimes d’injustices. Lorsque je vois que des enfants sont contraints de devenir des assassins, je me dois de réagir. Ma devise : si l’on veut rendre meilleure la société de demain, il faut aider les enfants aujourd’hui.

Cette conviction s’est renforcée lors de mon voyage en Ouganda. Le sud et le nord du pays forment deux communautés distinctes : le sud est sûr, mais le nord a été extrêmement dangereux pendant bon nombre d’années. Par conséquent, nous avons pris un grand risque en nous y rendant. Un soir, nous avons entendu des tirs : des enfants soldats voulaient attaquer notre hôtel, mais ont finalement renoncé. À cette occasion, j’ai été confronté pour la première fois à des enfants soldats forcés de participer à des attaques et de commettre des meurtres. Ces enfants étaient tous des victimes, je devais leur venir en aide. (voir cadre ‘Joseph Kony’)

"Lorsque je vois que des enfants sont contraints de devenir des assassins, je me dois de réagir. Ma devise : si l’on veut rendre meilleure la société de demain, il faut aider les enfants aujourd’hui."

Jef Vermassen

Portrait de Jef Vermassen
© Thomas Vanhaute

Dans quelles circonstances vous êtes-vous impliqué au sein de l’asbl Child Soldiers ?

Très jeune, je me suis engagé dans la coopération au développement en Afrique. Après un voyage d’information au Congo, autrefois le Zaïre, j’ai récolté de l’argent à Idiofa (RD Congo) avec quelques amis en vue de la construction d’un hôpital à Kikwit, une ville voisine. Ce fut mon premier projet.

Ensuite, je me suis rendu au Niger sur invitation afin de lancer l’initiative ‘’Niet wikken maar wegen’’ (Ne pas soupeser mais peser) à Niamey, la capitale. Tout en pesant les enfants, nous avons informé les mères quant à l’effet néfaste du manioc sur leurs bébés et leur avons proposé une alimentation de substitution telle que le riz.

En 2005, Els De Temmerman, la fondatrice de l’asbl Child Soldiers, m’a contacté pour me demander si je souhaitais prendre part à son projet. J’ai accepté sa proposition parce que j’ai laissé mon cœur en Afrique et que je désirais lutter pour les droits des enfants sur ce continent. Avant même d’en avoir pris conscience, j’étais président de l’asbl. J’ai occupé cette fonction pendant dix ans environ. Par manque de temps, j’ai dû y renoncer mais je reste le parrain de l’organisation. Ce statut implique que je continue à suivre la situation des enfants soldats en Ouganda et que j’assiste parfois à des réunions.

Dans le cadre de mon dernier projet, nous avons fondé la plus grande école pour filles de Tanzanie.

 

Comment les enfants se retrouvent-ils à l’asbl Child Soldiers ?

Certains désertent pendant les combats et arrivent dans des camps de réfugiés. Dans les années 2000, ces camps abritaient 80 % de la population nord-ougandaise (voir cadre). En général, les enfants ne peuvent pas retourner auprès de leur famille et des villageois car ils ont été contraints d’assassiner leurs propres parents ou les habitants de leur village. Les survivants les considèrent comme des traitres et des meurtriers. Même leurs proches et connaissances représentent un danger. C’est pourquoi l’armée ougandaise conduit les enfants au centre de l’asbl Child Soldiers.

 

Sur quel type d’aide les enfants en fuite peuvent-ils compter dans le centre de l’asbl Child Soldiers ?

Ils séjournent entre quatre et six mois dans notre centre d’accueil du nord de l’Ouganda. Les nouveaux arrivants sont accueillis par d’anciens enfants soldats. Cette méthode présente un grand avantage. Dans de nombreux cas, les enfants connaissent déjà quelqu’un dans le centre parce qu’ils ont fait connaissance dans l’armée rebelle. Dès lors, un lien se crée immédiatement. Même s’ils ne connaissent personne, ils rencontrent d’autres enfants ex-combattants ayant vécu les mêmes expériences, dont ils peuvent discuter.

À l’arrivée des enfants, la première étape consiste à manger. Dans l’armée, les enfants soldats ont appris que s’ils s’échappaient, les collaborateurs de l’asbl les empoisonneraient. Par conséquent, une personne doit toujours goûter la nourriture la première fois. La deuxième étape consiste à soigner les blessures. Les enfants ont marché pieds nus dans la brousse et présentent de graves blessures aux pieds et aux jambes. De plus, nous soignons et faisons opérer les blessures dues aux combats. Nous avons même fait transporter une petite fille par avion vers la Belgique en vue d’une chirurgie plastique car sa mâchoire était fort abîmée.

Le soir de leur arrivée, nous brûlons les vêtements qu’ils portaient, un rituel qui se déroule en groupe. Il s’agit d’un geste symbolique indiquant que leur vie d’enfant soldat est révolue. La thérapie commence à ce moment-là. Chaque enfant se voit attribuer un accompagnateur personnel vers lequel il peut toujours se tourner.

Lors des activités de groupe, nous laissons les enfants parler le plus possible de leurs expériences. Nous nous servons de leurs peintures et dessins, afin qu’ils donnent libre cours à leurs émotions. L’expression orale revêt une importance capitale. Jadis, nous avons accueilli un petit garçon que ses parents sont immédiatement venus chercher, sans qu’il puisse bénéficier de la moindre thérapie. Il souffre à présent de « catatonie » : il est pour ainsi dire pétrifié et ne parle plus car il n’a jamais pu évacuer son traumatisme. En outre, nous avons monté une troupe théâtrale au sein de laquelle les enfants rejouent leurs expériences. Cette activité est organisée dans les nombreux camps de réfugiés. En découvrant ce que les enfants ont véritablement vécu dans l’armée, les spectateurs ne les perçoivent plus exclusivement comme des meurtriers et leur hostilité se mue en solidarité.

Dessin dans lequel un enfant dépeint son expérience en tant qu’enfant soldat
© vzw Kindsoldaten

Que se passe-t-il après les six mois au centre ?

Six mois plus tard, nous préparons les enfants à réintégrer la société. Certains entament des études. Ceux qui ne sont mentalement ou émotionnellement pas en mesure d’aller à l’école apprennent un métier tel que la couture ou la cuisson du pain. Ainsi, ils peuvent tout de même reprendre le cours de leur vie et gagner de l’argent. Après que les jeunes ont quitté le centre, des contrôles ont lieu régulièrement afin de s’assurer que tout se passe bien et qu’ils peuvent retourner à une vie normale.

 

Qu’en est-il des enfants qui n’ont pas pu s’enfuir ?

À la mi-2004, le gouvernement ougandais a déclaré que les commandants qui capitulaient seraient amnistiés (= remise de peine). Les redditions ont entraîné la libération de nombre d’enfants. Certains ont donc été libérés, d’autres ont péri dans l’armée, et il est possible qu’une autre partie des enfants soldats demeure dans l’armée de Kony au Soudan ou dans d’autres pays.

 

Est-il possible de s’attaquer aux causes ? Et donc d’empêcher que les enfants soient enrôlés dans l’armée ?

Cela me semble difficile. Nous avons rencontré à plusieurs reprises le président ougandais et proposé l’arrestation de Kony, mais il a esquivé le sujet. Une fois, nous étions à deux doigts de l’arrêter. Kony s’était réfugié au Congo et nous connaissions sa position exacte. Els a dit au commandant de l’ONU : « Nous savons où se trouve Kony, un mandat d’arrêt international a été émis à son encontre, arrêtez-le. » Le commandant a répondu : « Ce n’est pas une priorité. » Dix-huit mille soldats de l’ONU étaient déployés à Kampala mais ils n’ont rien fait. Ils disposaient d’hélicoptères, d’avions et de bien d’autres moyens, mais ils n’ont rien entrepris.

Ils ont mené des attaques mais Kony est toujours parvenu à s’échapper. On se demande parfois : veulent-ils vraiment l’arrêter ? Kony était une marionnette politique pour l’Ouganda et les pays voisins. Ces pays avaient peut-être intérêt à ce que la situation n’évolue pas. Une collaboration entre le Rwanda, le Congo et l’Ouganda a finalement conduit à son expulsion. Il n’est donc plus en mesure de recruter d’autres enfants ougandais, ce qui a entraîné une diminution du nombre d’enfants soldats.

Dessin dans lequel un enfant dépeint son expérience en tant qu’enfant soldat
© vzw Kindsoldaten

Des milliers d’enfants que nous avons accueillis, seule une dizaine a rejoint des bandes de voleurs et trois ont recommencé à tuer.

Quel soutien financier reçoit l’asbl ?                           

Par le passé, quand Louis Michel était ministre des Affaires étrangères, l’asbl a reçu une aide financière du gouvernement fédéral belge. Celui-ci a financé la construction du centre. Nous entretenons de bonnes relations avec le gouvernement ougandais, qui ne nous octroie cependant pas de fonds. Toutefois, nous pouvons toujours compter sur l’armée gouvernementale ougandaise.

Sur le plan financier, nous fonctionnons essentiellement grâce à l’argent fourni par des sponsors. Le livre d’Els De Temmerman intitulé Les filles d’Aboke a permis à l’asbl de gagner en popularité auprès du grand public. L’existence des enfants soldats représente une tragédie silencieuse qui émeut les gens. Le système de parrainage fonctionne de la manière suivante. On peut adopter un enfant en versant un montant modeste qui lui permet de vivre et d’étudier. En échange, les parents adoptifs reçoivent des photos, de la documentation ainsi que les résultats scolaires, ce qui leur permet d’en savoir plus sur le parcours de l’enfant.

 

Les enfants peuvent-ils encore mener une vie normale par la suite ? Parviennent-ils à surmonter leurs traumatismes ? Pouvez-vous nous donner des exemples de parcours réussis ?

Si les exemples de réussite sont légion, le fait que la majorité des enfants se rétablissent tient principalement au mode de vie africain.

Pour commencer, ce sont généralement les enfants les plus forts qui survivent, les plus faibles ayant malheureusement perdu la vie durant les combats. Par conséquent, les survivants ont déjà de plus grandes chances de surmonter leurs traumatismes. En outre, les Africains possèdent cet instinct de survie, ils sont contents d’être sortis vivants de l’armée. Ces éléments constituent un puissant moteur dans le rétablissement suite à un traumatisme. Des milliers d’enfants que nous avons accueillis, seule une dizaine a rejoint des bandes de voleurs et trois ont recommencé à tuer.

Les bénéfices retirés de mon premier livre intitulé Les assassins et leurs mobiles ont entièrement servi à soutenir des initiatives. Une partie a naturellement été reversée à l’asbl Child Soldiers. Grâce à cet argent, les vingt enfants les plus intelligents du centre ont étudié à l’université de Kampala. Une ex-combattante dirige aujourd’hui un parc naturel, tandis qu’une autre est infirmière. Une fille est même devenue la secrétaire de l’épouse du président ougandais. Une autre est avocate. Elle aide les autres enfants ex-combattants à résoudre leurs problèmes.

 

Comment voyez-vous l’avenir de l’asbl ?

Lorsque tous les enfants du centre auront terminé leurs études, l’organisation mettra un terme à son activité. En effet, le problème en Ouganda s’est plus ou moins stabilisé. Pour le moment, l’asbl reste présente auprès des enfants qui ont entre-temps quitté le centre et trouvé leur place dans la société ougandaise en reconstruction.

Joseph Kony et l’Armée de résistance du Seigneur (LRA)

Depuis 1986, les rebelles de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) combattent dans le nord de l’Ouganda sous l’autorité de leur chef Joseph Kony. Ce dernier voulait renverser le gouvernement et diriger le pays selon les Dix Commandements. Étant donné que la population ne rejoignait généralement pas les rebelles sur une base volontaire, ces derniers ont kidnappé un grand nombre d’enfants et les ont enrôlés de force comme soldats. Selon les estimations de la Banque mondiale, quelque 66 000 garçons et filles ont été enlevés depuis le début du conflit pour se battre au sein de l’armée de rebelles. Ils constituent les meilleurs soldats. Les enfants sont facilement manipulables, ne se retournent pas contre leur chef et sont petits et souples durant les combats. Kony les considérait donc comme de la chair à canon et les plaçait en première ligne. Par ailleurs, ils étaient torturés, violés et massacrés à grande échelle.

La réintégration des enfants-soldats : une priorité de la Belgique

 

L'impact des conflits armés sur les enfants est une des priorités de la politique étrangère belge. Notre pays s’efforce de jouer un rôle moteur pour maintenir l’attention nécessaire à cette question au niveau international. La Belgique est aussi un important contributeur au Mécanisme de surveillance et de communication de l’UNICEF qui récolte des informations sur les violations graves commises contre des enfants lors des conflits armés. C’est pourquoi la Belgique a également co-organisé un évènement de haut niveau à New York sur la réintégration des enfants soldats en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies. Le ministre des Affaires étrangères Didier Reynders a modéré le débat, auquel a pris part également la Reine Mathilde en sa qualité de Défenseur des Objectifs de développement durable.

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