Kinésithérapie sans frontières

Joël Tabury
06 juin 2019
Depuis 1991, l’Association pour la Promotion de l’Education et de la Formation à l’Etranger (APEFE) appuie la mise en œuvre de trois programmes de développement de la médecine physique et de réadaptation (MPR) : au Bénin (1991), au Burundi (2008), au Burkina-Faso (2014). Un triple programme soutenu par la Coopération belge au Développement.

C’est le professeur Jacques De Nayer ancien chef de service MPR des cliniques universitaires St Luc de l’UCL qui a jeté les bases du programme en 1987 : « La faculté de médecine de Cotonou a fait appel à celle de l’UCL pour l’aider à développer des activités dans le domaine de la médecine de réadaptation, parent pauvre des soins de santé en Afrique. C’est ainsi que j’ai été désigné pour suivre et encourager ce programme. Pendant près 25 ans je me suis rendu deux fois par an au Bénin et au Burkina Faso pour suivre ce programme qui a grandi année après année, bien au-delà de ce que nous envisagions au départ. J’ai pu compter sur le travail patient d’Olivier Jadin, un kiné de l’UCL, qui était et est toujours sur le terrain pour appuyer la construction de toutes ces activités. J’ai ainsi vu éclore une toute première génération de médecins et de kinésithérapeutes béninois et africains dont j’ai suivi la formation. »

Les besoins en MPR sont essentiels pour de très nombreuses personnes en Afrique. L’éventail des maux à soigner s’avère assez large. Cela peut être une rééducation après un traumatisme de la route, du travail, du sport ou même de conflits armés. Il faut aussi traiter les affections respiratoires chroniques et aiguës, ainsi que les séquelles d’accidents vasculaires cérébraux liés à l’hypertension artérielle, véritable fléau du XXIème siècle en Afrique. Ou encore les affections rhumatismales diverses et l’incontinence urinaire qui s’avèrent, comme d’autres souffrances encore, des pathologies nécessitant pour leurs traitements des compétences médicales faisant cruellement défaut.

Session de formation continue pour les kinés du Burundi
© APEFE

La kinésithérapie, le parent pauvre des soins de santé en Afrique

Les capacités des pays africains dans ce domaine s’avèrent la plupart du temps très faibles. Peu de structures de soins, peu de professionnels formés, peu ou pas de centres de formation. Tel est le constat.

Il existe des pratiques plus traditionnelles relevant de connaissances ancestrales qui se transmettent entre guérisseurs. Dans de nombreuses situations qui relèvent plutôt de la médecine interne ou du soin des blessures (fièvre, douleurs, infections, digestion, plaies,…), les bienfaits de ces techniques ne sont pas à sous-estimer. Cependant dans la plupart des cas de handicap ou d’incapacité physique  (séquelles d’AVC, infirmité motrice d’origine cérébrale, séquelles de traumatismes, incontinence urinaire, mal de dos , …), la médecine traditionnelle est relativement démunie et les techniques kinésithérapiques de la médecine moderne s’avèrent indispensables comme peut en témoigner le Docteur Germain Hougbedji, enseignant à l’École supérieure de kinésithérapie de Cotonou : « Dans certaines zones d’Afrique, il existe une tradition de guérisseurs réputés pour guérir des fractures, des entorses, des traumatismes en général. C’est le cas dans ma région natale, à Savè, dans le centre-sud du Bénin. Cependant je dois constater, malgré toute leur habileté, que pour la plupart des handicaps et incapacité physiques, la réponse des médecines traditionnelles est limitée, car elle s’occupe beaucoup plus de soigner les traumatismes et maladies mais nettement moins de rééduquer leurs séquelles, ce qui est notre métier. »

Rééducation dos par une kiné burkinabée formée au Bénin
© APEFE

Près de 300 kinésithérapeutes formés

Appuyés par la Coopération belge au Développement,  l’APEFE, l’UCL et WBI mènent donc de front dans ces trois pays (Bénin, Burundi et Burkina-Faso) des programmes qui s’articulent autour d’une stratégie globalement identique.

La première étape consiste à former un noyau de ressources humaines de qualité, composées de kinésithérapeutes, de médecins spécialistes en MPR et d’orthoprothésistes. Cela permet de créer un « centre national de référence en MPR » dans un hôpital universitaire du pays, animé par ce noyau initial de ressources humaines bien formées. Une fois opérationnel, ce centre permet de faire des émules par le biais d’une école universitaire de kinésithérapie. Le centre de référence devient alors le lieu de stage principal de l’école .

Un patient hémiplégique en rééducation dans le centre de référence de Bujumbura
© APEFE

Les praticiens formés dans un tel centre permettent ensuite de progressivement mettre en place un réseau de services de kinésithérapie ou de services MPR dans les hôpitaux et centres de santé de l’ensemble du pays. Tout ce processus est évidemment encadré par les ministères de la santé des pays concernés. Dans chaque pays où le programme est développé, des services administratifs se voient chargés spécifiquement de planifier et de soutenir le développement de la MPR dans leur propre pays.

Aujourd’hui, il y a déjà près de 300 kinésithérapeutes formés grâce à ce programme et près d’une centaine sont actuellement en cours de formation. Cela signifie surtout que l’on peut estimer que le nombre de personnes traitées par ces spécialistes en MPR s’élèvent à plus de 80.000 personnes par an, soit environ 60.000 au Bénin, 15.000 au Burundi et 5.000 au Burkina Faso.

L’accès aux soins pour les plus pauvres progresse

Evidemment, l’accès à de tels soins de santé n’est pas encore possible pour tous dans des pays ne bénéficiant pas d’un système de remboursement des soins comparable au nôtre. Mais on note des améliorations comme l’explique le Dr Lamine Mariko, médecin spécialiste des mutuelles de santé de l’ONG Burkinabè ASMADE : « Au Burkina Faso, comme ailleurs en Afrique, les soins de réadaptation sont peu connus, et quand ils existent sont souvent coûteux parce que ne bénéficiant que de très peu de mécanismes de subventionnement. Pourtant, ces soins sont de plus en plus réclamés par les gouvernements africains et par la population qui apprend à connaître leur utilité. Pour apporter un début de solution, nous entamons avec l’APEFE et « Solidarité Socialiste » une expérience de remboursement des soins MPR (kiné et consultation médicale MPR) par les mutuelles de santé de la commune de Ouagadougou. C’est une première en Afrique subsaharienne. Si l’expérience est concluante, elle pourrait progressivement s’étendre à davantage de mutuelles sur une portion croissante du pays ».

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