La Belgique veut le repos éternel pour la maladie du sommeil

Chris Simoens
30 avril 2017
D'ici 2025, la maladie mortelle du sommeil doit être éradiquée du globe. Le ministre de la Coopération au développement De Croo a consacré 25 millions d'euros à ce programme coordonné par l'Institut de médecine tropicale (IMT) d'Anvers. Bill Gates, convaincu par l'expertise de l'IMT, a encore ajouté 25 millions d'euros à cette somme.

 

L'Organisation mondiale de la santé (OMS) distingue 18 maladies tropicales négligées (MTN), dont la maladie du sommeil. Les MTN surviennent principalement chez les personnes vivant dans une pauvreté extrême. Pendant longtemps, l'industrie pharmaceutique a donc montré peu d'intérêt pour le développement des médicaments nécessaires.

La Déclaration de Londres en 2012 a marqué un tournant essentiel. Une coalition internationale (dont 13 entreprises pharmaceutiques) s'est engagée en faveur de la lutte contre les MTN. Ces engagements ont été renouvelés en avril 2017 à Genève. C'est à cette occasion que le ministre De Croo a annoncé son initiative pour lutter contre la maladie du sommeil.

Expérience coloniale

La Belgique n'a pourtant pas négligé la maladie du sommeil. À l'époque coloniale déjà, notre pays s’est concentré sur l'éradication de cette maladie mortelle au Congo, le principal foyer, suite à plusieurs graves épidémies, de 1896 à 1906 et en 1920. Notre pays est- parvenu à pratiquement éliminer la maladie du sommeil au Congo grâce à la bonne organisation de ses soins de santé. Cette opération a mobilisé les Congolais pour un examen obligatoire.

L'indépendance en 1960 fait basculer le pays dans le chaos. L'attention se relâche et entraîne une recrudescence de l'épidémie dans les années 70. Les années 80 voient échouer une deuxième tentative d'endiguer la maladie. En 1994, la Belgique renouvelle son financement pour la lutte contre la maladie du sommeil. Dans ce cadre, elle déploie de nombreuses équipes mobiles afin de dépister la maladie. Une détection précoce constitue en effet la clé d'une lutte efficace. Cette méthode permet d’éviter que les mouches tsé-tsé ne propagent la maladie.

 

À l'époque coloniale déjà, notre pays s’est concentré sur l'éradication de cette maladie mortelle au Congo, le principal foyer.

3000 cas subsistent

Grâce à des véhicules tout terrain et des petites mobylettes, les équipes voyagent de village en village afin de récupérer les échantillons sanguins. Chaque année, près de 2 millions de personnes sont examinées. Avec succès ! L'année dernière, le nombre de nouveaux cas au Congo, ne s'élevait qu'à 3000, contre 25 000 en 1998. L'OMS estime aujourd'hui le nombre total de malades à 20 000 au maximum. 65 millions de personnes courent cependant toujours le risque d'attraper cette maladie.

Pourquoi investir des millions d'euros dans une maladie en déclin ? Tant qu'il restera le moindre porteur, la mouche tsé-tsé pourra contaminer d'autres personnes. « Le Congo est confronté à une croissance démographique vertigineuse », a déclaré le ministre De Croo à Genève. « Si nous ne poursuivons pas la lutte jusqu'au dernier cas, 50 millions de personnes courent à nouveau le risque d'être infectées ».

Si nous ne poursuivons pas la lutte jusqu'au dernier cas, 50 millions de personnes courent à nouveau le risque d'être infectées.

Ministre Alexander De Croo

Cinq raisons

« L’éradication de la maladie peut aujourd’hui se faire sous les meilleurs auspices », a insisté le ministre. Et ce, pour cinq raisons.

  • Avec le nouveau test rapide, il est possible de savoir dans le quart d'heure si une personne est infectée ou pas. Le test ressemble à un test de grossesse : vous déposez une goutte de sang sur la bandelette de contrôle et attendez que celle-ci se colore pour indiquer un résultat négatif ou un positif. Le test est assez précis, en comparaison des tests CATT précédents, qui présentaient davantage de faux positifs.
  • En 2018, une pilule sera lancée sur le marché. Cette nouvelle pilule est plus sûre que les injections actuelles, qui s'accompagnent d'effets secondaires importants. Le traitement d’une personne faux positive sera dès lord moins lourd. Grâce au format pilule, les infirmiers non formés peuvent également administrer le traitement.
  • La mouche tsé-tsé peut être exterminée beaucoup plus efficacement grâce à des pièges adaptés : des petits filets imprégnés d'insecticide, colorés en bleu afin d'attirer les mouches tsé-tsé.
  • Les techniques numériques facilitent la lutte contre la maladie du sommeil. Les données électroniques sur la population peuvent être aisément combinées avec des données satellites sur l'environnement. De cette manière, les sources de contamination peuvent être retracées de manière bien plus ciblée. On peut également transmettre immédiatement une image au microscope douteuse qui a été prise dans la brousse pour en discuter avec un expert d’Anvers.
  • La Belgique s'unit avec la Fondation Bill & Melinda Gates, l'Institut de médecine tropicale, la Coopération technique belge (CTB) et des partenaires du secteur pharmaceutique. De même, l'OMS et le ministère congolais de la Santé soutiennent pleinement l'initiative.

Les chances de réussir à éradiquer la maladie du sommeil d'ici 2025 sont assez élevées. Pourtant, des lacunes persistent. Nous ignorons entre autres combien de temps un parasite peut survivre dans un humain sans être découvert, pour réapparaitre ensuite. « Vingt ans encore après le dernier cas, nous devront toujours rester alerte. Nous ne savons pas non plus clairement si le parasite peut se réfugier dans une ou plusieurs espèces animales, et de là retourner vers l'homme », explique le professeur Marleen Boelaert, expert de la maladie du sommeil à l'IMT.

Par ailleurs, le ministre De Croo avait auparavant déjà accordé 11,2 millions d'euros à l'IMT pour une enquête scientifique de 5 ans sur la maladie du sommeil.

 

Un moustique piquant sa victime
© Center for Disease Control

Qu'est-ce que la maladie du sommeil ?

 

  • La maladie du sommeil est une maladie tropicale mortelle causée par un protozoaire transmis par les mouches tsé-tsé. Ce sont surtout les populations rurales qui sont touchées : les fermiers, chasseurs, pêcheurs et éleveurs.
  • La maladie du sommeil ne se trouve qu'en Afrique. La forme « gambienne » (98 % des cas) survient en Afrique centrale et de l'Ouest. Plus de 85 % des nouveaux cas se déclarent en RD Congo.
  • Dans le cas de la forme gambienne, il peut se passer des années avant l’apparition des premiers symptômes : fièvre, maux de tête, démangeaisons, articulations douloureuses et affaiblissement général. Par la suite, le parasite pénètre le système nerveux central jusqu'au cerveau. Cela entraine une confusion, des troubles comportementaux, une perturbation du sommeil et finalement un coma, d'où le nom de cette affection. Sans traitement, la maladie est irrémédiablement mortelle.

 

L’IMT, pionnier de la maladie du sommeil

 

Depuis la période coloniale déjà, l'Institut de médecine tropicale d'Anvers s'emploie à lutter contre la maladie du sommeil. Fin 1970, l'Institut a développé le test CATT : un test de terrain et de laboratoire qui peut servir à poser le diagnostic. Depuis lors, l'IMT a produit et distribué des millions de tests dans le monde entier. Le test CATT demeure cependant fastidieux : des réactifs refroidis doivent être à disposition (et donc aussi une jeep et un frigo) et un appareil à moteur (et donc des batteries). De plus, les faux résultats positifs sont nombreux. En 2014, l'IMT est parvenu, en collaboration avec d'autres partenaires, à fournir un test rapide  et aussi simple qu'un test de grossesse. Dans le quart d'heure, le diagnostic est connu. Dans un avenir proche, le test doit être optimalisé afin de limiter les résultats négatifs et faux positifs.

Bien que l'IMT lui-même n'ait pas développé de remède, il dispose d'un vaste réseau de partenaires dans les régions tropicales. Cet atout lui a permis de tester cliniquement de nouveaux traitements, parmi lesquels une pilule contre la maladie du sommeil.

L'IMT contribue aussi à la recherche au niveau du contrôle de la mouche tsé-tsé, vecteur de la maladie. Le travail sur le terrain se fait via des partenaires congolais. L'IMT, pour sa part, coordonne et procède aux analyses scientifiques en collaboration avec des collègues de Kinshasa.

Lors de la proposition de l'initiative, Bill Gates a salué l'IMT : « L'IMT dispose d'une expertise considérable. Il a trouvé le bon moyen d'atteindre même les endroits les plus reculés du globe. »

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