La dimension genre

Elise Pirsoul
01 juin 2015
C’était il y a 20 ans : la conférence de Pékin consacrait le concept de « genre » comme un fondamental du développement humain. Aujourd’hui, si le concept a fait du chemin, les résistances sont encore très nombreuses.

Savez-vous que …

  • Parmi les 1,2 milliards d’êtres humains  vivant dans la pauvreté, 70%  sont des femmes
  • Dans certaines régions rurales  d’Inde, on compte  environ 400 hommes pour 100 femmes.  Cela s’explique par : l'avortement sélectif, l'infanticide sélectif (mis au compte des mortes-nées), la négligence infantile et sélective (plus de soins portés aux garçons).
  • Dans de nombreuses cultures orientales et autrefois en Europe , lorsque la fille se marie, la famille doit verser une dot à la famille du marié. Dans de nombreux pays d’Afrique, c’est le contraire.
  • Le taux d’emploi des hommes est de 67%, contre 57% pour les femmes
  • Le taux d’emploi des hommes avec enfants à charge est de 91,4%, contre 62,4% des femmes avec enfants à charge.
  • Plus d’un demi-million de futures mères meurent chaque année pendant l’accouchement.
  • Environ 800 femmes  meurent chaque jour de causes évitables liées à la grossesse et à l’accouchement.
  • Les femmes constituent plus de 40% de la population active mondiale, 43% de la main d’œuvre agricole et plus de 50 % des étudiants universitaires
  • Les hommes ont la plupart du temps une espérance de vie inférieure aux femmes due aux travaux physiques pénibles, aux guerres, à une mauvaise hygiène de vie.
  • Il y aurait aujourd'hui en Afrique et au Yemen environ 70 millions de femmes ayant subi une mutilation génitale.
  • Les trois quart des populations déplacées sont des femmes et des enfants.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes…

Une femme prépare à manger avec de petits enfants
© DGD/E. Pirsoul

La dimension « transversale »…

L’ONG x a décidé de prêter main forte à un village du Nord du Mali particulièrement touché par la famine. Elle voudrait introduire de nouvelles techniques de compostage et de culture afin d’améliorer la production agricole familiale et la résilience alimentaire du village. Elle convoque les habitants à une réunion d’information. Après un important travail de sensibilisation, la majorité des hommes du village viennent et écoutent avec un intérêt moyen les bons conseils prodigués par l’ONG. Quelques mois de travail plus tard, l’ONG doit constater que son projet n’est guère porteur…Pourquoi ?

Parce que la dimension genre n’a pas été prise en compte. Car ce sont les femmes qui cultivent et les hommes qui président aux « relations publiques » et font les palabres avec les personnes extérieures… si la dimension genre avait été prise en compte plus tôt, le projet aurait eu de plus grandes chances de réussite.

On ne nait pas femme, on le devient.

Simone de Beauvoir

Un atout pour le développement

Comment œuvrer au développement humain dans le monde sans prendre en compte…la moitié de la population ?  Or cette moitié silencieuse, cette part  féminine est la plus vulnérable et celle qui accède le moins au développement ; elles est le moteur de la famille et celle qui formera les adultes de demain.  

De plus, selon le rapport sur le développement dans le monde, l’égalité entre hommes et femmes peut avoir d’importants effets sur la productivité. Aujourd’hui, les femmes constituent   plus de 40% de la population active mondiale, 43 % de la main d’œuvre agricole et plus de 50 % des étudiants universitaires. Mais comme l’a montré le rapport sur la situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture (2010-2011 : mettre le lien) dédié aux femmes, le secteur agricole est sous-performant dans de nombreux pays en développement, notamment à cause de l’accès inégal des femmes aux ressources productives, aux services et aux opportunités. Dans de nombreuses cultures, l’accès des femmes à la terre et aux ressources naturelles est limité : d’une part car  elles ne sont pas considérées comme productrices agricoles, d’autres part à cause du droit successoral  et coutumier  et de normes communautaires. Souvent ces femmes rurales n’ont pas accès aux marchés et ne participent pas aux processus décisionnels au niveau de la communauté et au sein des organisations rurales.

Genre versus sexe

Le concept du genre ne se réfère pas aux différences biologiques entre hommes et femmes (sexe : les femmes ont des seins et peuvent accoucher), mais bien à la construction sociale de la masculinité et de la féminité. Le genre part du principe que les relations entre hommes et femmes sont déterminées par la société. Des études ont montré que les rôles attribués aux hommes et aux femmes sont socialement et culturellement construits et donc modifiables. Ils ne sont pas universels, mais dépendent de la société, de l’époque, de la classe et de l’âge (par exemple dans certaines cultures ce sont les femmes qui cultivent le champs mais les hommes qui sont propriétaires de la terre). Il s’agit d’une relation de pouvoir entre les deux (rapports de genre) souvent caractérisées par une inégalité. Les femmes se consacrent aux soins et à l’éducation des enfants et au travail pour la famille : cette différence de genre entraîne des différences entre hommes et femmes en matière d’éducation. Ainsi, dans les pays les plus pauvres, 35% des filles ne fréquentent pas l’école contre 30% des garçons (2).

Le ' gender mainstreaming' ou l’intégration de l’égalité des chances entre les hommes et les femmes est une stratégie qui a pour but d’intégrer systématiquement le genre dans la politique de développement et dans toutes les phases d’un cycle de projet (formulation, mise en œuvre et évaluation).

 

Une approche difficile

Il ne s’agirait donc pas seulement de penser le « genre », la « femme », « l’ homme » comme une finalité en soi, mais d’en tenir compte dans tout projet humain. Ainsi la banque mondiale relevait qu’en 2008, 45 % de son aide intégrait la question de l'égalité des sexes au niveau de la conception des projets. Mais moins de 10 % des crédits alloués aux petits agriculteurs en Afrique est destiné aux femmes, alors qu'elles constituent la majorité des travailleurs agricoles (source IDA, Banque mondiale).

Une évaluation importante du genre dans la coopération belge de l’Evaluation spéciale, qui s’est clôturée en 2015, rapportait que malgré de réels efforts de la coopération belge, les démarches visant à installer des rapports de genre plus équitables suscitent de fortes résistances. Ces résistances peuvent être politiques, institutionnelles et culturelles et se situent aussi bien du côté des individus et leur familles que dans les institutions du Sud…comme du Nord (v. encadré).

Les 12 domaines d’action de la plate-forme d’action de Pékin restent les principaux domaines du développement pour lesquels il faut particulièrement tenir compte du genre.

• Pauvreté : car les femmes sont les plus vulnérables, avec les enfants qu’elles élèvent.

• Participation et association au processus de prise de décision : car les hommes y sont majoritaires et prennent des décisions en leur faveur.

• Education : en particulier l’accès des filles à l’école.

• Amélioration institutionnelle de la position de la femme : lois, conférences internationales, mécanismes de prise en compte.

• Santé et en particulier la « santé reproductive ».

• Les droits de la femme en tant que droits humains.

• Violence : violence familiale, communautaire, pendant les guerres.

• Médias : dont la vision est essentiellement masculine (seules 24%  des personnes mentionnées dans les médias sont des femmes.)

• Conflits armés : les hommes sont enrôlés dans l’armée et les femmes victimes civiles, déplacées 

• Environnement : les femmes sont les premières touchées par  la destruction de l’environnement et du climat car elles sont souvent responsables de l’eau et des terres.

• Economie : salaires inégaux et limitation à des jobs féminins.

• Situation des jeunes filles : mariages forcés, mutilations génitales,prostitution et accès à l’éducation.

 

La longue marche des femmes…

Il y a 20 ans, la conférence de Pékin consacrait le thème du genre comme un fondamental du bien-être humain. Les états et les institutions s’engageaient à travailler dans 12 domaines différents. La plateforme d’action qui y fut créée est encore aujourd’hui une référence.

En 2000, les Objectifs du Millénaire pour ledéveloppement (OMD) consacrent un objectif à l’égalité homme-femme et deux autres (santé maternelle, éducation de base pour tous) concernent en priorité les femmes.

Mais d’une façon générale, l’égalité des femmes et des hommes est une question de droits « de l’homme ». Elle  concerne la totalité de la population.

En 1993, en Belgique, la Commission Femmes et Développement (CFD) était créée. Elle se voulait l'organe exécutif d'une volonté politique belge d'investir dans le développement en faveur des femmes. Nés tout récemment, le « Conseil consultatif Genre et Développement » et la plateforme « Be-gender » entendent  soutenir une meilleure prise en compte du genre dans toutes les actions de la Coopération belge au Développement (voir encadré).

En éduquant un homme, vous éduquez un individu; en éduquant une femme, c'est une nation entière que vous éduquez.

Proverbe africain

Résistances et relativité

Certes, sur ces 25 dernières années la situation des femmes dans le monde s’est améliorée sur le plan juridique, dans les domaines de la santé  et de l’éducation et de l’accès à l’emploi. A l’échelle mondiale, entre 1990 et 2013, la mortalité maternelle a pratiquement diminué de moitié . Aujourd’hui encore, environ 800 femmes  meurent chaque jour de causes évitables (on a le moyen de les soigner ou de l’éviter) liées à la grossesse et à l’accouchement. 99% des décès maternels surviennent dans des pays en développement (source OMS).

Mais.. que ce soit au niveau des Objectifs du Millénaire, des projets de développement, les résultats les plus décevants sont ceux qui ont une forte dimension genre. Pourquoi ? Parce que les résistances ont trait aux traditions, au religieux, à l’organisation de la société… Dans certains pays, la discrimination à l’égard des femmes s’est même accentuée à cause de l’obscurantisme religieux.

Des femmes et des hommes assisis côte à côte
© OXFAM/Tineke D'Haese

Le développement sans une perspective "genre" n'est qu'un demi-développement. Si l'un des deux sexes est délaissé, on ne peut parler d'un véritable développement, pas même pour le sexe dominant.

MacDonald

Empowerment ou autonomisation

Comment une femme peut-elle endosser une carrière à fonction dirigeante si ses collègues sont des hommes qui n’acceptent pas d’être dirigés par une femme ? Comment entreprendre des longues études si depuis l’enfance on est forcé de s’occuper de sa famille ? Comment exprimer un mécontentement sur sa situation si on a toujours appris qu’on ne pouvait s’exprimer en public ?

Il ne suffit pas de donner davantage de droits aux femmes (ou aux hommes), il faut leur donner le « pouvoir » de s’en emparer.

L’ « empowerment » correspond au processus par lequel des individus ou communautés acquièrent la capacité ou les conditions de prendre un pouvoir et d’être acteurs dans la transformation de leur vie et de leur environnement.

-Ce pouvoir peut être intérieur: l’estime de soi, l’impression d’être quelqu’un, l’identification à un groupe.

-C’est aussi un pouvoir d’entreprendre dans le monde : les capacités, compétences (études etc.), la conscience critique, la capacité d’ influence et d’avoir (autonomie matérielle).

-C'est aussi la capacité de se rassembler ou de s'organiser pour susciter un changement.

 

 

La Coopération belge au Développement

La coopération belge a reconnu que le genre est un élément indispensable dans la poursuite d’un développement humain durable. Ainsi, elle entend intégrer la dimension du genre dans toutes ses interventions («gender mainstreaming»). En même temps, elle entreprend des « actions spécifiques », c’est-à-dire des projet spécifiques pour lutter contre lesinégalités entre  hommes et femmes . Une nouvelle note stratégique « genre et développement » est en cours de discussion. La société civile et notamment la plateforme Be-gender prend une part active à sa rédaction..  

Les grands chantiers du genre au niveau de la coopération concernent :

  • La santé et les droits sexuels et reproductifs;
  • La mise en œuvre de la Résolution 1325 du Conseil de Sécurité des Nations Unies (2000) intitulée "les femmes, la paix et la sécurité", en ce compris la lutte contre la violence sexuelle envers les femmes;
  • L’éducation des filles et la formation des femmes (alphabétisation, formation professionnelle);
  • L’autonomisation économique des femmes;
  • Les droits de la femme en tant que droit de l’homme (y compris les mariages d’enfants).

 

Biblio

(1) Rapport sur le développement dans le monde 2012

(2)Rapport 2013 sur les objectifs du millénaire pour le développement

Rapport Mondial sur la parité homme-femmes (http://www3.weforum.org/docs/Media/French_Gender%20Gap_Final.pdf)

Magazine Dimitra

Les essentiels du genre, publication du Monde selon les femmes

http://www.banquemondiale.org/ida/theme-genre.htm)

http://www3.weforum.org/docs/Media/French_Gender%20Gap_Final.pdf

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