« La meilleure aide humanitaire se rend d’elle-même superflue »

Chris Simoens
01 août 2016
Le ministre de la Coopération au développement, Alexander De Croo, a participé activement au tout premier sommet mondial sur l’action humanitaire à Istanbul (mai 2016). Il a ensuite visité des camps de réfugiés au Liban. Glo.be lui a posé quelques questions.
Le ministre est reçu chaleureusement sur des tapis libanais.
© Glo.be

Pourquoi un sommet mondial sur l’action humanitaire ?

Les crises humanitaires durent plus longtemps et les besoins sont plus importants que jamais, de telle sorte que les ressources pour y répondre viennent à manquer. Le changement climatique risque de causer plus de catastrophes. En outre, le droit international humanitaire est sous pression, bafoué par des acteurs non étatiques comme l’EI. Une raison de plus pour le Secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-Moon, de convoquer un premier sommet mondial sur l’action humanitaire.

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INTERVIEW

Êtes-vous satisfait du sommet? Certains parlent d'un échec total.

Je reste très optimiste. Un large éventail de thèmes figuraient à l’ordre du jour : la préparation aux catastrophes (disaster preparedness), l'importance des solutions politiques, le lien entre la coopération au développement et l'aide humanitaire.

Le Secrétaire général de l'ONU espérait peut-être que plus de chefs d’État soient présents. L’organisation Médecins sans frontières s’est retirée vu le peu d'attention accordée à certains points. Ce sont des aspects négatifs mais si l’enthousiasme  était général, le véritable test sera la mise en pratique. Les prochains mois montreront si nous avons progressé.

L'un des résultats les plus marquants de ce sommet est le « Grand Bargain ». De quoi s’agit-il exactement ?

Le « Grand Bargain » est un accord destiné à augmenter l'efficience de l'aide humanitaire ; conclu entre les principaux acteurs humanitaires : 15 pays donateurs (dont la Belgique) et 15 organisations. L’accord comporte une dizaine de points correspondant à autant de préoccupations de notre pays : un rôle plus important pour le secteur privé, une meilleure coordination, l'augmentation des budgets, le respect du droit international humanitaire, entre autres.

L’aspect primordial est l'engagement visant à plus impliquer les partenaires locaux. L’objectif est qu’en fin de législature, 20 à 25 % de l'aide passe par les partenaires locaux.

Les grandes institutions humanitaires internationales ne sont-elles pas plus expérimentées que les organisations locales ?

Chaque crise est différente. Nous devons déterminer l'approche la plus efficace dans chaque cas. Nous avons donc besoin d’une palette plus large de grandes organisations internationales (ONU, ONG, entre autres) et de partenaires locaux –présents et pourvus de l’expertise requise. Ils peuvent intervenir plus rapidement et possèdent une connaissance plus fine du contexte. Le secteur privé est aussi présent. Comme dans le cadre des objectifs de développement durable (ODD), nous devons impliquer un maximum de parties prenantes. Le secteur privé et la société civile étaient largement représentés à Istanbul.

 

Le Ministre dans une classe libanaise.
© Glo.be

Comment considérez-vous le rôle du secteur privé ? Les entreprises veulent pourtant générer du profit ?

Avant tout, le message n’est pas : « Faites-nous des dons », mais : « Pouvons-nous utiliser votre expertise et votre savoir-faire au niveau de la logistique, de la sécurité alimentaire et dans d’autres domaines ? ».

Le parfait exemple est le rôle joué par Brussels Airlines durant la crise Ebola en maintenant les vols dans les pays touchés. La compagnie n’a pas agi juste pour des raisons humanitaires, mais elle n’a pas non plus visé uniquement le profit. Le gouvernement belge l’a soutenue malgré des critiques au départ. Les États-Unis ont commencé à se méfier des vols partant de Bruxelles. Nous avons établi des procédures avec le SPF Santé publique pour que Brussels Airlines continue à voler. On pourrait critiquer les profits retirés de la situation mais les réactions furent différentes. Les pays touchés furent très reconnaissants que la compagnie ne les a pas abandonnés, même dans les pires moments.

Le profit ne doit pas être méprisé, il va de pair avec la prise de risques, acceptable tant qu’il est raisonnable. Vous ne m'entendrez jamais plaider en faveur de bénéfices monopolistiques, de constructions financières ou fiscales, de flux financiers illégaux.

Pensez-vous que la coopération au développement empiète sur les plates-bandes de l'aide humanitaire et vice-versa ? Les ONG de développement fournissent une aide humanitaire et les organisations humanitaires s’assurent de la résilience de la population ...

Nous devons nous adapter aux conditions actuelles et répondre à des crises interminables de pays incapables d’apporter une aide rapide. La plupart des crises se produisent dans les pays les moins avancés (PMA) qui accueillent, contrairement à la croyance populaire en Europe, le plus grand nombre de réfugiés. Puisqu’il existe un lien manifeste entre les crises et le développement, il est donc logique que les deux mondes convergent.

La migration est un autre élément de l’équation. Hier (1), la Commission européenne a proposé de conclure des ententes en matière de migration avec des pays comme la Jordanie et le Liban, mais aussi le Mali, le Niger et le Sénégal, pays partenaires de la Belgique. Les États qui empêchent la migration économique et réadmettent des demandeurs d'asile déboutés recevraient des fonds supplémentaires, ce qui est normal. Mais sanctionner des pays en détresse en fermant le robinet du financement en faveur du développement ? Je doute que ce soit une bonne idée. Ils doivent déjà faire face à une situation humanitaire difficile que l’on rend encore plus pénible.

Vous avez souligné dans l’un de vos discours l’urgence de s’attaquer aux causes profondes des conflits. Comment voyez-vous cela en pratique ?

La meilleure aide humanitaire se rend d’elle-même superflue. Nous devons investir dans la diplomatie, mais aussi dans des efforts de développement pour prévenir les guerres. Surtout dans le cadre d’une coopération au développement centrée sur la croissance économique et l'entreprenariat privé qui améliore durablement la situation de la population. Les individus ayant accès à une vie meilleure seront moins vite en conflit que d’autres dans une situation désespérée. C’est ce que la Belgique tente d’établir, par exemple, dans la région très agitée du Sahel, où les conditions de vie sont très difficiles et les États fragiles. Certes, le résultat n’est pas toujours garanti mais sans action, pas de solution. La décision de concentrer notre action sur les PMA et les États fragiles est généralement perçue comme le bon choix.

 

Qu’a décidé le sommet sur la prévention des conflits ?

L’engagement à privilégier les solutions diplomatiques et politiques était fort mais le test décisif est bien sûr la crise syrienne ! Comment voulez-vous l’aborder ? Seule une solution politique peut désamorcer la poudrière. Des interventions militaires et humanitaires peuvent aussi y contribuer.

Qu'en est-il de l'industrie de l’armement qui approvisionne des zones de conflit ?

Les Régions délivrent des licences d'exportation pour ces armes. J'espère qu’elles s’acquittent de cette tâche en toute conscience. L’une des fonctions gouvernementales de base est de maintenir la paix et la sécurité dans le pays. Cet objectif requiert des personnes formées et une expertise, ce qui implique des investissements. Il s’agit  de s’assurer que ces financements se font dans l'intérêt général et non au détriment d’une partie de la population. Ce sont des arbitrages difficiles.

Le changement climatique entraînera de plus en plus de cataclysmes. Comment envisagez-vous la « préparation aux catastrophes » ?

Par comparaison à la situation des années 1960, les catastrophes naturelles causent aujourd’hui moins de pertes humaines. La prospérité est plus importante et les populations mieux protégées. Certains phénomènes s'accélèrent. Nous constatons déjà un impact évident sur la vie quotidienne des habitants de la région du Sahel, où la Belgique soutient de nombreux projets liés au climat.La preuve que la politique climatique et la coopération au développement sont étroitement liées.

 

L’Humanitarian Impact Bond : une approche innovante pour attirer les investisseurs privés

L’Humanitarian Impact Bond (HIB), lancé lors du sommet d'Istanbul à l’initiative de la Belgique et de la Croix-Rouge internationale, a rencontré beaucoup d’intérêt.

Alexander De Croo déclare : « Avec le HIB, nous essayons d'attirer des investisseurs privés désireux de financer des centres de revalidation de la Croix-Rouge dans des pays en conflit tels que l'Afghanistan et le Soudan du Sud (Physical Rehabilitation Programme). Cette approche est fortement axée sur les résultats : s’ils sont atteints, les pays donateurs - comme la Belgique, mais aussi des fonds privés et la Banque mondiale – rembourseront ces investisseurs privés avec un intérêt raisonnable. Si les résultats sont moindres, le remboursement l’est d’autant. Ce système permet de répartir le risque plutôt que de l’assumer à 100 % comme nous le faisions jusqu’à maintenant. Les organisations humanitaires sont nettement plus incitées à présenter un bon résultat. En cela, nous jouons un rôle de pionnier. »

 

 

Quelles sont les avancées du sommet sur le plan du respect du droit international humanitaire ?

Presque toutes les interventions majeures ont insisté sur le droit d'accès, la neutralité, la protection des travailleurs humanitaires et l'infrastructure médicale. On peut se réjouir que les intervenants se sont limités à ces éléments. Le droit en vigueur et les quatre principes humanitaires (2) suffisent. L'émergence d'acteurs non étatiques nous place sur une pente glissante. Ces dernières années, des situations dangereuses sont apparues. C’est pourquoi il était absolument nécessaire que Ban Ki-Moon et d’autres officiels remettent ces points cruciaux à l’avant-plan. À nouveau, il reste à voir comment les positions adoptées par le sommet seront appliquées.

Nous pouvons d’abord veiller à faire mieux appliquer les principes existants, comme le fait la Belgique dans ses relations avec les pays et organisations partenaires. Si tous les États agissaient de la même manière, je pense que l’on parviendrait à obtenir davantage .

Dans quelle mesure les actions des organisations des Nations Unies ont-elles déjà gagné en cohérence ? Cela augmenterait également l'efficience de l'aide humanitaire.

Une réforme pour améliorer le système des Nations Unies (« fit for purpose ») est en cours. La Belgique l’évoque lors de chaque sommet mais les progrès sont lents. Pourtant, il est exagéré de critiquer à tout-va le système des Nations Unies. Ban Ki-Moon compte de très belles réalisations à son actif : les ODD, l'accord de Paris sur le climat, et le sommet d'Istanbul. Il est certes nécessaire de repenser fondamentalement le système des Nations Unies, mais cette mission me semble du ressort de son successeur. Tout d'abord, vous déterminez le contexte (ODD, Grand Bargain, entre autres), ensuite, vous réfléchissez à la mise en œuvre et à la manière d’adapter le système des Nations Unies.

Pourquoi l'aide humanitaire est-elle si importante pour la Belgique ? Malgré les économies, le budget passe cette année de 150 à 170 millions d'euros.

La Belgique répond aux besoins humanitaires croissants. Les crises durent plus longtemps, l'appel à l'aide devient urgent. Aujourd'hui, la Belgique joue un rôle important. Pour la crise syrienne, notre pays se trouve dans le top 10 des donateurs humanitaires, même en chiffres absolus. Bien sûr, nous préférerions qu’un moindre soutien soit nécessaire, mais c’est la réalité. L'année dernière, la crise Ebola est venue s’ajouter à la crise syrienne. Et un certain nombre de crises humanitaires sont, malheureusement, oubliées. Dans l'Est du Congo, la situation reste difficile, mais aussi au Soudan et dans de nombreuses régions du monde, on compte des situations d'urgence qui menacent de tomber aux oubliettes. Nous essayons de les remettre à l'ordre du jour.

(1) L’interview a été réalisée le 8 juin 2016

(2) Humanité, impartialité, neutralité, indépendance

Le Ministre au sommet humanitaire d’Istanbul.
© Glo.be

Alexander De Croo s’exprime sur sa visite au Liban, un pays « sensible », noyé sous l’afflux de réfugiés

Après la théorie à Istanbul,place à la pratique au Liban. Ce pays « sensible » offre un excellent exemple de crise prolongée. Les camps de réfugiés palestiniens y subsistent depuis 50-60 ans ! Aux conditions difficiles viennent s’ajouter les réfugiés syriens. Une hypothétique transposition de la situation libanaise en Belgique impliquerait d’accueillir chez nous 3,5 millions de réfugiés. C’est inimaginable ! L’impact sur la société et l'économie est évidemment énorme. Je comprends donc les Libanais qui disent : « Il y a 50 ans, vous avez affirmé que c’était temporaire, mais depuis, presque rien n’a changé ».

On y voit des situations tragiques, des réfugiés dans le désespoir total : des personnes de 40 ans qui n’ont rien connu d’autre que la vie en camp. Ou des réfugiés syriens vivant à moitié reclus en ville dans des sous-sols, payant des loyers exorbitants, travaillant illégalement, et qui se retrouvent dans une situation d'exploitation absolue. Ces conditions extrêmement difficiles révèlent que la seule solution est d’offrir à ces personnes la possibilité de travailler et de percevoir un revenu, et de fournir une aide humanitaire pour assurer leurs besoins de base. Peu à peu, le Liban prend des mesures pour permettre le travail et la scolarisation des réfugiés.

Si l’on compare Istanbul, qui accueille presque autant de réfugiés que l'UE, et le Liban avec la situation en Europe, nous avons peu de raisons de nous plaindre, ou de manifester de la satisfaction face à la réduction du flux de réfugiés. La migration incontrôlée est certes un problème grave mais bloquer tout dans la région sans lui offrir aucune perspective comporte des risques.

https://vimeo.com/168638870

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Débat sur l’HIB avec le ministre De Croo et le directeur de la Croix-Rouge :

https://www.youtube.com/watch?v=_DAbzRq109E

Vidéo d’information :

https://vimeo.com/167849828

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