La réforme agraire en Afrique du Sud : un travail de longue haleine

Chris Simoens
18 juillet 2019
L’Afrique du Sud aspire depuis 25 ans à une répartition équitable des terres, entre autres avec le soutien belge. Mais un long chemin reste encore à parcourir pour offrir des perspectives aux groupes défavorisés – personnes de couleur, femmes, jeunes, habitants des zones rurales.

Un triple fardeau

En 1994, l’élection du président Nelson Mandela en Afrique du Sud a marqué une transition de 46 ans d’apartheid vers un régime démocratique. L’apartheid – établie par la minorité blanche – avait instauré une ségrégation stricte et concédé quelques bantoustans à la population noire. Cette politique, somme toute la continuation de trois siècles de colonisation, se caractérisait par une discrimination raciale sévère et des expropriations. Pendant toute cette période, la population rurale a été laissée pour compte.

Nelson Mandela a donc hérité d’un pays accablé par le triple fardeau d’une pauvreté, d’un chômage et d’une inégalité extrêmes. 80 % de la population devait se concentrer sur 13 % de la surface totale du pays et disposait souvent de très peu de moyens de subsistance (pas d’emploi ni de terre). L’Afrique du Sud se caractérisait par une économie duale : d’une part, une agriculture à grande échelle prospère et subventionnée sous domination blanche et, d’autre part, de plus petites exploitations dans les bantoustans généralement infertiles, gérées par une population africaine qui se battait pour survivre.

Nelson Mandela a hérité d’un pays accablé par le triple fardeau d’une pauvreté, d’un chômage et d’une inégalité extrêmes.

Une tâche colossale

Une réforme agraire équitable était de toute évidence essentielle pour aider le pays à se redresser. Une des premières lois adoptées par le régime à majorité noire élu en 1994 portait sur la question foncière. Des familles et communautés qui avaient perdu leurs droits sur leurs terres pouvaient demander leur recouvrement. Peu après, ce programme de « restitution » a été suivi d’initiatives visant la redistribution d’un tiers des terres appartenant aux Blancs aux nouveaux agriculteurs noirs ainsi que le renforcement des droits fonciers individuels de la population des anciens bantoustans et des travailleurs dans les fermes appartenant à des Blancs.

Mais la tâche s’est révélée colossale et bien plus complexe que prévu. Comment déterminer qui a droit à quelle terre et à quelle superficie ? Qui sont les « propriétaires » d’origine et actuels ? Les autorités n’en avaient pas la moindre idée. De plus, il ne suffisait pas de répartir les terres. En effet, la campagne, abandonnée à son sort, avait besoin d’infrastructures telles que des routes, des maisons et des systèmes d’irrigation. Les agriculteurs devaient bénéficier d’une formation et d’un soutien, non seulement sur le plan technique pour augmenter la production, mais aussi dans les domaines de l’entrepreneuriat et de la commercialisation.

La tâche s’est révélée colossale. Comment déterminer qui a droit à quelle terre et à quelle superficie ? Qui sont les « propriétaires » d’origine et actuels ?

Une Sud-Africaine regarde une carte au KwaZulu-Natal.
© Enabel

La Belgique apporte sa contribution

Dès le début de sa coopération au développement avec l’Afrique du Sud en 1998, la Belgique s’est engagée dans les programmes de réforme agraire et de développement rural. En plus d’avoir délivré des bourses d’études et mené quelques projets d’ONG à petite échelle pour favoriser l’accès aux terres, la Belgique a investi un total de 13,75 millions d’euros dans l’aide directe à la réforme agraire entre 1998 et 2017, par l’intermédiaire de son agence de développement Enabel, autrefois la CTB.

La Belgique a en outre participé aux activités suivantes :

  • la diffusion d’informations sur le programme de restitution ;
  • la validation et la vérification des personnes désireuses de réclamer des terres ;
  • l’élaboration de bonnes pratiques permettant une meilleure information des bénéficiaires ;
  • La mise au point de bases de données répertoriant les terres concernées ;
  • le développement d’ instruments et de processus de vérification, aussi utilisés dans d’autres régions ;
  • l’élaboration d’une stratégie globale qui a par la suite permis aux autorités de mieux soutenir les bénéficiaires de la réforme avant et après la distribution des terres ;le pilotage de plans locaux pour le développement rural et la réforme agraire ;
  • le développement d’une stratégie visant à améliorer la coordination entre le ministère responsable de cette réforme et les autres acteurs aux niveaux national, provincial et municipal ;
  • la mise en place de règles internes et des systèmes de contrôle destinés à assurer le suivi des différents services dont les bénéficiaires avaient joui ;
  • le renforcement des structures municipales permettant une plus grande participation des citoyens dans le processus de réforme ;
  • l’organisation de moments de partage et d’apprentissage consacrés à différents nouveaux instruments politiques ;
  • l’organisation  de voyages de formation et d’échange au sein de l’Union européenne et en Chine, axés sur la commercialisation et le développement rural, à l’attention des agriculteurs et entrepreneurs débutants en milieu rural et qui travaillent à petite échelle.

 

La Belgique a investi un total de 13,75 millions d’euros dans l’aide directe à la réforme agraire entre 1998 et 2017.

Une femme parle à deux hommes à l'ombre d'un arbre.
© Enabel

Encore du pain sur la planche

25 ans de transition démocratique se sont révélés insuffisants pour supprimer des inégalités profondément enracinées. Jusqu’à présent, seulement 10 % des 80 millions d’hectares appartenant aux Blancs ont pu être redistribués à la population africaine. L’appareil d’État ne dispose manifestement pas des ressources financières, des compétences techniques, du processus de contrôle et du consensus politique requis pour une transition économique durable.

L’Afrique du Sud ne peut cependant réaliser des progrès durables que si tous les groupes défavorisés à travers l’histoire – noirs, femmes, jeunes et habitants des zones rurales, entre autres – jouissent pleinement de leurs droits et se voient offrir davantage de perspectives. Si l’Afrique du Sud fait aujourd’hui partie des premiers pays à revenu intermédiaire, d’importants segments de la population n’en profitent pas en raison des grandes disparités de revenus. Une réforme agraire équitable demeure cruciale pour la poursuite de la transformation économique et sociale.  

 

D’autres formes de coopération

En juin 2019, la Belgique a officiellement mis un terme à sa coopération gouvernementale – de gouvernement à gouvernement – avec l’Afrique du Sud. Les deux États continuent toutefois à entretenir des liens étroits. La Belgique reconnaît la nécessité de continuer à soutenir la réforme agraire et le développement rural. Le soutien belge au programme de réforme, qui s’est étalé sur plusieurs années, a en effet démontré que le renforcement des institutions sud-africaines peut contribuer à la lente transformation de l’économie rurale.

C’est pourquoi, d’autres formes de coopération restent importantes, notamment entre universités et instituts de recherche, ONG et entreprises, ou aux niveaux régional, municipal ou multilatéral. Les besoins demeurent élevés et les défis gagnent en complexité. En parallèle, les autorités sud-africaines continuent à chercher des solutions plus efficaces en vue de supprimer les inégalités criantes grâce à la réforme agraire et au développement rural, un travail de longue haleine.

 

Plus d’informations sur le soutien belge à la réforme agraire ? Consultez le rapport d’Enabel : Rural Transformation in South Africa and International Development Assistance

 

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