Le lac Titicaca, trésor historique de Bolivie

Chris Simoens
01 décembre 2015
Un jeune archéologue belge fit en 2013 des trouvailles remarquables dans le lac Titicaca. Les autorités boliviennes et la coopération belge au développement ont élaboré sur cette base un vaste programme. Objectif : valoriser le patrimoine et dynamiser le tourisme. Voici comment culture et développement peuvent se conjuguer.

Comme la Belgique, la Bolivie a connu pendant des siècles conflits et dominations étrangères. Les colonisateurs espagnols débarquèrent au 16ème siècle, mais même après l’indépendance en 1825, le pays fut impliqué dans des guerres, notamment avec le Chili, le Brésil et le Paraguay. De vastes territoires furent perdus. Les indigènes (62 % de la population) en souffrirent particulièrement, considérés trop souvent comme des citoyens de seconde zone par les criollos, Boliviens d’origine espagnole détenteurs du pouvoir.

Tiwanaku

En 2006, Evo Morales devint le premier président indigène. Les Amérindiens acquirent enfin de véritables droits. Chaque communauté (groupe de villages) devint officiellement propriétaire de ses traditions et de son territoire. Mais pour une société multiethnique, une identité commune est aussi importante.

Le passé inca comme identité ? Juste avant l’arrivée des Espagnols, les Incas régnèrent en effet pendant un siècle sur une grande partie du territoire actuel de la Bolivie. Mais les Incas étaient aussi des colonisateurs.

La quête d’une culture « bolivienne » à part entière doit remonter à la civilisation Tiwanaku, qui connut son essor autour du lac Titicaca. Malheureusement, nous ne savons que peu de choses sur cette culture, l’influence inca dominante ayant laissé de nombreuses traces, entre autres dans les coutumes, contes et légendes des divers groupes ethniques.

2000 objets ont été trouvés, surtout des offrances: céramiques en forme de puma, coquillages, ossements...

Objects archéologiques au fond de l'eau
© ULB

Pèlerinage

Le Centre de Recherches en Archéologie et Patrimoine de l’ULB est spécialisé dans la recherche archéologique. Christophe Delaere, étudiant de master, décida en 2007 de partir en quête de vestiges de la culture Tiwanaku autour du lac Titicaca, de temps immémoriaux l’un des lieux les plus sacrés d’Amérique du Sud. Une légende inca raconte que le soleil et la lune sont sortis du lac et ont créé le monde. Les Îles du Soleil et de la Lune sont la destination d’un pèlerinage, à ce jour encore très populaire, instauré sous les Incas. « C’est le chemin de Compostelle de l’Amérique du Sud, qui attire chaque année 500 000 pèlerins », précise Delaere. L’empereur étant le fils du soleil et l’impératrice la fille de la lune, ce pèlerinage inca devint immédiatement un hommage au couple impérial. Il subsista sous les Espagnols, en l’honneur de la Vierge noire de Copacabana.

Le lac Titicaca est, de temps immémoriaux, l’un des lieux les plus sacrés d’Amérique du Sud

Sous l’eau

Des pèlerins se rendaient déjà au lac Titicaca avant l’ère inca. Ils y jetaient des offrandes en l’honneur de la Pachamama (voir encadré). « Lors de mes recherches dans le cadre de mon mémoire, j’ai rapidement découvert qu’il y avait peu de traces de la culture Tiwanaku sur le littoral lacustre. La rive de l’ère Tiwanaku se trouve en effet à 5 mètres sous l’eau ! », précise Delaere, qui étudia pendant deux ans l’archéologie subaquatique dans le sud de la France. En 2013, pendant son doctorat, il entreprit avec une équipe de 25 personnes (principalement des Belges et des Français, et aussi bien sûr des Boliviens) une grande expédition subaquatique. Couronnée de succès ! Ils trouvèrent 2 000 objets, surtout des offrandes : céramiques en forme de puma, coquillages, ossements… Mais également quelques figurines en or. « Découverte très intéressante, non pour l’or en tant que tel, mais parce que nous ne savions pas encore que la culture Tiwanaku maîtrisait le travail de l’or. » Le Président Morales manifesta beaucoup d’intérêt. Il présenta en grande pompe les objets découverts à la presse internationale.

Un projet plus vaste prit le relais, doté d’un budget de 1,5 million d’euros, et intégré dans le programme de coopération belgo-bolivien conclu en 2014. Objectif : passer au peigne fin tout le patrimoine autour du lac Titicaca, et le présenter de façon à ce qu’il attire davantage les touristes (musées, chemins de promenade, ruines restaurées, etc.). Il comprend aussi un volet d’archéologie subaquatique qui permet aux Boliviens d’approfondir la découverte de leur patrimoine. Cette initiative devrait donc offrir des revenus supplémentaires à la population indigène tout en contribuant à forger une identité commune plus forte.

www.titicaca.be

« J’ai plus appris des Boliviens qu’eux de moi »

Christophe Delaere l’affirme avec conviction, parlant du sens de la communauté des indigènes (voir encadré). Mais c’est aussi vrai dans le cadre de son travail. « Ils sont propriétaires de tout et porteurs de connaissances ancestrales. J’avais ramené à la surface un objet en pierre dont l’utilité m’échappait. Je cherchai une semaine durant, jusqu’à ce qu’un Bolivien entre par hasard dans mon bureau et désigne l’objet : ‘Ah, cela sert à pêcher !’ Il avait vu comment son grand-père l’utilisait. » Malheureusement, nombre de ces connaissances se perdent peu à peu.

 

Pachamama et vivir bien

Pacha mama Pérou

Depuis toujours, la Pachamama est LA divinité pour les Boliviens de souche. « Elle n’est pas seulement la Terre-Mère, elle inclut aussi l’air et tout le cosmos », explique Delaere. La Pachamama procure nourriture, eau, bétail. Les Boliviens indigènes vivent en un lieu qui n’est pas à eux, et doivent faire quelque chose en retour. Ils font encore des offrandes quotidiennes à la Pachamama – des feuilles de coca ou de l’alcool - et célèbrent un grand rituel annuel. Lors de notre expédition subaquatique, nous amenions aussi chaque jour une offrande. Plonger dans un lac sacré n’est pas chose ordinaire, c’est comme travailler dans une église ou un cimetière. La Pachamama doit donner son autorisation. »

 

De ce respect séculaire pour la Pachamama découle le souci de l’environnement et du prochain. Delaere : « Le Président Morales a qualifié ce mode de vie de « vivir bien ». Rien de nouveau donc, mais ce concept peut stimuler la démocratisation en Bolivie. Pourtant, les Boliviens jettent un peu partout sacs et gobelets en plastique, ce qui pollue le lac. « C’est parce qu’ils ne comprennent pas encore que le plastique ne se dégrade pas. Avant 1950, tout était en poterie, et peu importait où les débris aboutissaient. Chez nous aussi, la prise de conscience a pris du temps. »

 

Il est frappant de constater combien les Boliviens indigènes se préoccupent les uns des autres. « On lit partout que la Bolivie est l’un des pays les plus pauvres du monde. Et pourtant : on ne voit pas de clochards, personne ne meurt de faim, les personnes âgées sont bien soignées. S’il faut une école, ils font une collecte et ils la construisent ensemble. Bref, il y règne un puissant esprit collectif. Certes, ils vivent très modestement – ils doivent souvent se passer d’eau et d’électricité - mais les besoins essentiels sont satisfaits. »

 

Le « vivir bien » est un concept assez répandu parmi la population indigène de Bolivie, tant chez les Quechuas (descendants des Incas) que chez les Aymaras et Guaranies (descendants des pré-Incas).

 

www.economiasolidaria.org/noticias/vivir_bien_propuesta_de_modelo_de_gobierno_en_bolivia (en espagnol)

© Christophe Delaere

Un film du cinéaste belge Frédéric Cordier sur l’expédition subaquatique sera présenté en février 2016, avant d’être diffusé à la télévision. La bande annonce peut être visionnée en cliquant sur le lien https://www.youtube.com/watch?v=EnFbNJTm2sg.

 

Bolivie Archéologie Titicaca Cultuur
Retour L'HUMAIN
Imprimer
Dans la même thématique - Article 8 /9 Ces guerres de civilisation ont une solution dans la culture