L’eau source de vie, l’eau source d’ennuis?

Alexis Tessaro
02 août 2018

Sécurité hydrique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord 

 

Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (MENA) s’approchent inéluctablement de la pénurie d’eau. Une situation qui pourrait davantage déstabiliser une région déjà en proie à l’insécurité politique et économique. Quelles en sont les causes et quelles solutions s’offrent à ces pays?

Une région à risque

L’eau couvre 70% de notre planète, l’eau douce, elle, n’en représente que 2,5%. En outre, l’eau douce est répartie inégalement entre les différents continents qui la constitue. Si l’Amérique latine et l’Asie du Sud-Est disposent de ressources hydriques importantes, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord – une zone aride ou semi-aride qui s’étend depuis le Maroc à l’ouest jusqu’à l’Iran à l’est et comprend tous les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord – en manquent cruellement. Lors du dernier Forum économique mondial, les experts et dirigeants de la région MENA se sont montrés catégoriques : la sécurité hydrique représente sans aucun doute la menace la plus grave qui pèse sur la région.

En effet, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, les ressources en eau sont plus rares que partout ailleurs. Plus de 60% de la population habitent dans des zones où le stress hydrique présente un niveau élevé ou très élevé. Par ailleurs, plus de 70% du PIB de la région provient justement de ces zones. Les pays surexploitent leur capital hydrique, prélèvent des quantités d’eau bien supérieures aux ressources renouvelables disponibles et empêchent dès lors leur renouvellement naturel. Cette consommation d’eau excessive risque de provoquer la dégradation et l’épuisement des eaux de surface et souterraines et de compromettre toute perspective de développement dans la région à l’avenir. De plus, ces modes de consommation non durables entrainent également une détérioration de la qualité de l’eau et absorbent chaque année entre 0,5 et 2,5% du PIB.

 
Carte du monde de la disponibilité en eau douce

 

Des causes multiples

Alors que la région MENA dispose des ressources hydriques les plus faibles au monde, elle consomme énormément d’eau. Près de 80% de la consommation d’eau est dédiée à l’agriculture. Or, cette activité présente les rendements économiques de l’eau les plus bas notamment en raison de méthodes agricoles – en particulier l’irrigation – gourmandes en eau et du manque d’infrastructures modernes. De fait, au stade de la consommation, le gaspillage alimentaire atteint 32%.

Cette répartition des ressources hydriques en faveur de l’agriculture s’accompagne d’une incompatibilité grandissante avec une croissance démographique de 2% et un fort taux d’urbanisation dans la région. D’ici 2050, la population urbaine aura doublé pour atteindre 400 millions d’habitants, soit 68% des habitants de la région, et générera une hausse du niveau de vie, des besoins énergétiques et de l’activité industrielle, eux-mêmes dépendant des ressources en eau.

La dilapidation de l’eau ne s’arrête pas seulement à son acheminement mais est également imputable aux carences des services d’approvisionnement et d’assainissement. Afin d’endiguer ce phénomène et augmenter la disponibilité en eau, les pays de la région MENA se doivent de développer des techniques et technologies de recyclage et de réutilisation des eaux usées. Actuellement, plus de 50% des eaux usées sont rejetées dans la nature sans avoir été traitées, ce qui, en plus du gaspillage, entraine des risques sanitaires élevés. Ces pays se privent dès lors d’une opportunité de soulager leur capital hydrique naturel, même si des pays comme l’Arabie saoudite ou la Jordanie prévoient d’investir massivement dans le traitement, l’assainissement et le recyclage de leurs eaux usées à l’avenir.

 

Graphique du pourcentage des eaux usées collectées non traitées, traitées et réutilisées au Moyen-Orient

 

La raison de ce gaspillage et du non-développement de ces pratiques est grandement liée à la mauvaise gouvernance. Outre le manque d’engagement politique et d’investissements, ce sont aussi les politiques de sous tarification de l’eau qui posent problème. Afin de permettre aux services d’approvisionnement et d’assainissement des eaux de fonctionner pleinement, il faudrait que le prix de l’eau équivaille ou dépasse son coût de production. Or, le prix de l’eau dans les pays arabes s’élèvent à environ 35% de son coût (1). Les États subventionnent amplement cette ressource et y consacrent quelque 2% de leur PIB. Il s’ensuit une complète déresponsabilisation de la population et, par conséquent, une consommation excessive. Les tarifs appliqués ne reflètent pas la rareté de l’eau dans la zone ni le coût de son acheminement. De plus le non recouvrement des coûts menace la viabilité des services d’eau et leur capacité à traiter les eaux usées. En réalité, la sphère politique craint qu’une diminution des subventions n’exacerbe les tensions sociales et n’érodent leur légitimité.

Des tensions qui se sont accrues ces dernières années notamment en Syrie et en Libye. L’avènement des guerres civiles a fortement impacté la région. La destruction de sites militaires ou industriels a provoqué des pollutions massives, qui, en libérant des substances nocives dans l’air ou le sol, contaminent les ressources hydriques. Celle des infrastructures, comme les systèmes d’irrigation ou les barrages, ébranle la chaîne alimentaire, intensifie les risques sanitaires et favorise la progression de la famine. Il en découle des flux massifs de réfugiés – la région compte aujourd’hui 3 millions de réfugiés et 4,8 millions de déplacés – qui obligent les États à pomper davantage dans leurs ressources en eau, intensifient le stress hydrique et renforcent les tensions sociales entre les migrants et les populations d’accueil.

À ces différentes causes est venue s’ajouter la problématique du changement climatique, qui représente d’ailleurs le principal facteur de risque de pénurie hydrique dans la région. Suite aux hausses des températures, la zone va connaitre une diminution des précipitations et une augmentation de l’évaporation. Le réchauffement climatique va également contribuer à l’élévation du niveau de la mer et risque d’entrainer des inondations et une salinisation des deltas et des aquifères situés en bord de mer. Dès lors, la dégradation des sols aura des conséquences sur la baisse de rendement des cultures et de la production agricole. Enfin, il impactera les populations locales privées de ressources en eau et, par conséquent, obligées de migrer vers les villes ou les camps de réfugiés. De quoi augmenter le stress hydrique dans des villes où la disponibilité et la qualité de l’eau posent déjà problème et amplifier les frictions et conflits liés à l’exploitation des maigres ressources hydriques dans la région.

 

Les États subventionnent amplement cette ressource et y consacrent quelque 2% de leur PIB. Il s’ensuit une complète déresponsabilisation de la population et, par conséquent, une consommation excessive.

L’homme à la barre

Quoique la première partie de l’article se montre plutôt défaitiste, il n’en faut pas moins se décourager. Car si les causes à l’origine de la pénurie d’eau dans la région sont légion, les solutions ne manquent pas non plus. Hormis le facteur environnemental sur lequel la société civile et les décideurs politiques auront moins d’emprise, les facteurs anthropiques, structurels et politiques dépendent essentiellement de la volonté humaine. Conscients du problème qui les accablent, le temps est venu pour les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord de prendre la barre.

1) De toute évidence, puisque l’eau puisée et acheminée est largement consacrée à l’agriculture, il convient non seulement de sensibiliser les paysans à la question du choix des cultures les plus appropriées et des méthodes les plus rentables et durables, mais également de leur fournir les infrastructures indispensables afin qu’ils puissent développer d’autres pratiques, plus modernes, comme des systèmes d’arrosage pas tourniquet ou par goutte à goutte.

2) Une autre solution consisterait à importer de l’eau virtuelle. Au lieu d’employer les ressources hydriques à irriguer des cultures qui exigent une grande quantité d’eau, l’État les réaffecte à un autre secteur davantage rentable afin de dynamiser l’économie. Cette mesure implique toutefois un accroissement des importations de denrées alimentaires et donc, également une forte dépendance vis-à-vis des marchés alimentaires mondiaux.

 

Eau de l'Euphrate alimentant un système d'irrigation en Syrie
© Shutterstock

3) Si les solutions à l’étranger ont leur limite – coût, dépendance –, celles internes offrent davantage de possibilités mais relèvent surtout de la volonté des décideurs politiques en place et de leur capacité à apaiser les tensions et les conflits dans la région et à coopérer. La qualité des services d’eau doit être améliorée par le biais de d’investissements dans les infrastructures (conduits d’acheminement pour éviter les fuites, approvisionnement) et la technologie (systèmes d’assainissement, de recyclage, réutilisation des eaux grises (2)) afin de mieux gérer l’eau. Des mesures déjà implémentées par certains pays comme l’Arabie saoudite, la Jordanie ou encore Israël, qui traite 86% de ses eaux usées domestiques et les recycle à des fins agricoles. Cependant, ces aménagements peinent à se développer dans la région à cause notamment de la politique de sous tarification de l’eau qui y règne. La responsabilisation de la population à l’égard de l’eau passe obligatoirement par des incitations à restreindre son usage – hausse des prix selon le degré de pénurie, compteurs intelligents. Outre le manque de prise de conscience, le second élément imputable à la non réalisation de ces projets est intrinsèquement lié à la recrudescence de conflits dans la zone qui empêchent toute perspective de construction.

 

Viabilité des prélèvements d'eau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord
 

 

4) De surcroît, les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord ont encore d’autres atouts dans leurs manches. Pour compenser le manque d’eau douce, les pays du Golfe et Israël ont construit des usines de dessalement. Néanmoins, les coûts d’installation et de fonctionnement sont relativement élevés, tout comme la consommation d’énergie. En outre, la désalinisation libère une quantité considérable de saumure dans les océans. Malgré ces inconvénients, ces usines incarnent l’avenir, d’autant plus si l’on parvient à les faire fonctionner grâce aux énergies renouvelables.

5) La sécurité hydrique passe obligatoirement par une diversification des ressources en eau conventionnelles et non conventionnelles, le recours à des eaux de surface et souterraines mais aussi par la capture d’eau de pluie, le recyclage des eaux usées et des eaux grises. Pour y parvenir, les États pratiquent de plus en plus le stockage dans le but de jouir d’une plus grande marge de manœuvre et de prévenir une éventuelle pénurie soudaine sans être contraints d’importer de l’eau à un prix exorbitant.

6) En dernier lieu, hommes politiques et diplomates se doivent de réaffirmer fermement leur engagement vis-à-vis des politiques en matière de gestion de l’eau aussi bien à l’échelle nationale qu’internationale. En effet, environ 60% des eaux de surface de la région s’étendent sur plusieurs pays. Dès lors, le nécessité de collaborer et de forger des relations constructives, transparentes et équitables avec ses voisins s’impose. La sécurité et la paix dans la région MENA reposent foncièrement sur les aptitudes des gouvernements à s’entendre, à collaborer et à partager de façon impartiale les ressources hydriques dont ils disposent.

Aussi étonnant que cela puisse paraître dans une région aussi morcelée, la problématique de la sécurité hydrique a poussé les États à coopérer étroitement. Preuve que l’eau n’est pas seulement source de vie ou source d’ennuis, mais aussi source d’ouverture et de partage.

La sécurité hydrique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord se dresse comme un défi colossal. Minée par les conflits et une économie ralentie, davantage préoccupée par les tensions religieuses et politiques, prise en étau par la croissance démographique et les conséquences du réchauffement climatique,  la région n’apparaît pas en mesure d’y répondre positivement. Or, la crise de l’eau est essentiellement une crise sociétale et de gouvernance. Il incombe aux gouvernements nationaux d’insuffler un changement dans les pratiques agricoles et les habitudes domestiques. Pour ce faire, il est primordial que les investissements dans les technologies et les infrastructures, les politiques et la gestion des institutions s’accordent non seulement à l’échelle régionale mais aussi mondiale. Et, aussi étonnant que cela puisse paraître dans une région aussi morcelée, la problématique de la sécurité hydrique a poussé les États à coopérer étroitement. Preuve que l’eau n’est pas seulement source de vie ou source d’ennuis, mais aussi source d’ouverture et de partage.

 

(1) En Arabie saoudite, par exemple, l’eau était vendue 0.08 USD/m3 en 2015, alors qu’elle coûtait environ 1.09 USD/m3 à produire : https://bit.ly/2ugwYRP

(2) Les eaux grises sont des eaux usées domestiques faiblement polluées (par exemple eau d’évacuation d'une douche ou d'un lavabo) et pouvant être utilisées pour des tâches ne nécessitant pas une eau absolument propre, par exemple l’évacuation des excréments ou le nettoyage d'un véhicule : https://fr.wikipedia.org/wiki/Eaux_grises

 

Sources principales

Banque mondiale, 2017. Au-delà des pénuries : la sécurité de l’eau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Brochure du résumé analytique. Banque mondiale, Washington, DC. Licence : Creative Commons Attribution CC BY 3.0 IGO.

OTAN, 2017. La sécurité alimentaire et hydrique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Rapport spécial, Maria Martens.

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