Les 100 ans de l'OIT : la naissance de l'organisation

Chris Simoens
07 mai 2019
L'Organisation internationale du travail (OIT) a vu le jour en 1919 dans le cadre du traité de Versailles à l'issue de la Première Guerre mondiale. Les dirigeants de l'époque avaient compris qu'une paix universelle et durable est indissociable de la justice sociale.

L'Organisation internationale du travail (OIT) fut la toute première institution spécialisée de l’Organisation des Nations Unies (ONU) – encore appelée « Société des Nations » en 1919. Aujourd'hui encore, l'OIT s'engage pleinement en faveur du travail décent pour tous, aux quatre coins du monde. À ce titre, l'organisation constitue un partenaire important de la Coopération belge au développement. Pour une vue d'ensemble générale, nous vous présentons l'Organisation internationale du travail en quelques mots.

L'OIT et la Société des Nations figuraient toutes deux dans le traité de Versailles qui a redessiné, entre autres, une Europe ravagée par une Première Guerre mondiale dévastatrice et a imposé une amende extrêmement lourde à l'Allemagne pour compenser les dommages provoqués par la guerre. Selon les critiques, ce traité aurait semé les germes de la Seconde Guerre mondiale.

 

Formule tripartite

Toutefois, le traité de Versailles exprimait également la vision d'une coopération internationale accrue. C'est ce qui a donné naissance à la Société des Nations. Le monde du travail s’est révélé être le chantier le plus urgent. En 1919, la toute nouvelle Organisation internationale du travail doit se battre pour la « justice sociale » : respect des travailleurs, salaires plus justes, etc. Les travailleurs (syndicats), les employeurs et les gouvernements travailleraient ensemble à cette fin dans le cadre de l'OIT.

Les trois clés représentent la formule "tripartite" unique de l'OIT : les employés (syndicats), les employeurs et les gouvernements y travaillent ensemble.

Porte d'accès aux bâtiments de l'OIT avec une serrure à 3 clés.
© ILO

Cette formule dite « tripartite » était assez révolutionnaire à l'époque. Lorsque les États-Unis ont rejoint l'OIT en 1934, le président Roosevelt a déclaré : « Je me souviens encore très bien de l'époque où l'OIT n'était qu'un rêve. Pour beaucoup, c'était un rêve insensé. Qui avait déjà entendu parler de gouvernements s'unissant pour améliorer les normes du travail à l'échelle internationale ? Encore plus folle était l’idée que les personnes concernées elles-mêmes – les travailleurs et les employeurs de différents pays – collaboreraient avec ces gouvernements pour élaborer les "normes du travail" ».

 

Conditions de travail misérables

Les besoins étaient énormes. En effet, la sanglante Première Guerre mondiale et plus d'un siècle d'exploitation éhontée des travailleurs durant les révolutions industrielles ont précédé la création de l'OIT. La première révolution (fin du 18e siècle - première moitié du 19e siècle) a apporté, entre autres, la mécanisation, les machines à vapeur, la sidérurgie, les mines de charbon et l'industrie textile. La seconde révolution (1870-1914) a introduit la production de masse et la chaîne de montage, ainsi que l'électricité, le télégraphe, des machines plus performantes, des voitures, des bicyclettes...

Les travailleurs prestaient de longues heures dans des conditions insalubres et ne pouvaient même pas vivre de leur salaire. Par exemple, la semaine de travail à la Triangle Shortwaist Factory à New York en 1911 était de 52 heures. L'usine fabriquait des chemisiers pour femmes. La même année, un incendie allait faire 146 morts, dont 123 femmes.

Les femmes effectuaient aussi des travaux lourds et salissants, principalement dans des secteurs sous-payés tels que l'industrie textile et l'agriculture, et comme couturières ou femmes de ménage. Sans parler des enfants. En 1885, des enfants de 5 ans travaillaient dans les mines de charbon aux États-Unis ! Et en 1910, on estimait à 2 millions le nombre d'enfants qui travaillaient dans le pays. Ils accomplissaient souvent des travaux qui mettaient leur vie en danger, y compris dans les filatures de coton.

Les accidents du travail et les catastrophes n'étaient pas rares. Par exemple, en 1906, une explosion dans une mine en France, la catastrophe de Courrières, fit 1099 victimes. Une autre explosion au Pays de Galles en 1913 - connue sous le nom d'explosion de Senghenydd - a entraîné la mort de 439 mineurs. Le propriétaire de la mine n'a payé que 10 livres d'amende.

 

Gravure du XIXe siècle de la Dry Goods Store à Broadway : des centaines de femmes cousent sous surveillance.
© Shutterstock

Syndicats

Les protestations abondaient. Les syndicats ont vu le jour au début du 18e siècle, bien que les grèves aient d'abord été interdites. Un peu plus tard, le mouvement socialiste est apparu. Lors de la toute première fête internationale du travail en 1886, 350 000 travailleurs ont quitté leur poste pour exiger une journée de travail de huit heures.

Mais les grèves ont parfois été durement réprimées. Par exemple, 21 personnes ont été tuées par balle après une grève de 7 mois dans une mine du Colorado, aux États-Unis, en 1914. L'incident est enregistré  sous le nom de massacre de Ludlow.

Pendant la Première Guerre mondiale, les conditions de travail se sont encore détériorées. Les lois du travail existantes étaient souvent abolies afin de ne pas entraver l'effort de guerre. En 1916, une conférence syndicale internationale à Leeds (Royaume-Uni) a donc appelé à la création d'une organisation internationale du travail.

À cela s'ajoute la sanglante révolution russe de 1917. Les bolcheviks communistes ont pris le pouvoir en Russie. Ce mouvement se nourrissait de l'insatisfaction des « prolétaires », la classe ouvrière qui vivait dans l'extrême pauvreté et devait travailler dans des conditions misérables.

 

Les politiciens, les employeurs et les syndicalistes craignaient qu'une révolution prolétarienne mondiale n'éclate.

Une situation explosive

Après la Première Guerre mondiale, les revendications des travailleurs se sont intensifiées. L'inégalité généralisée est devenue insupportable, ce qui les a poussés à demander un accord de paix avec une attention particulière pour des conditions de travail plus justes. Celles-ci devaient être soutenues par le droit international du travail et les droits syndicaux.

La situation pouvait même être qualifiée d’explosive. Les politiciens, les employeurs et les syndicalistes craignaient qu'une révolution prolétarienne mondiale n'éclate. « L'agitation était si grande que la paix et l'harmonie du monde étaient en danger », relate le traité de paix.

Dans le même temps, on reconnaissait de plus en plus la forte interdépendance des économies nationales. Une coopération mondiale était donc nécessaire pour créer des conditions de travail similaires dans les pays en concurrence sur le marché mondial.

 

La Belgique parmi les pionniers

La Conférence de paix a décidé de créer une Commission du travail. Elle comprenait des représentants issus de 9 pays : non seulement la Belgique, mais aussi Cuba, la Tchécoslovaquie, la France, l'Italie, le Japon, la Pologne, le Royaume-Uni et les États-Unis. Entre janvier et avril 1919, cette commission établit la constitution de l'Organisation internationale du travail (OIT). Elle traite d'un certain nombre de principes clés, tels que l'égalité de rémunération pour un travail égal et la liberté d'association.

En octobre-novembre 1919, la première Conférence internationale du travail a lieu à Washington, qui rassemble les délégations de 40 pays. Au cours de l'été 1920, le siège de l'OIT ouvre ses portes à Genève (Suisse). Le premier directeur est le Français Albert Thomas.

En moins de 2 ans, 9 conventions et 10 recommandations ont été adoptées.

En moins de 2 ans, 9 conventions et 10 recommandations ont été adoptées, parmi lesquelles la convention sur le nombre d'heures de travail (8 heures/jour, 48 heures/semaine), la protection de la maternité (6 semaines de congé avant et après l'accouchement), l'âge minimal (14 ans dans les mines, la construction et le transport), le chômage, le travail de nuit pour les femmes (interdit entre 22 h et 6 h) et les jeunes (interdit avant 16 ans).

À ce jour, l'OIT continue d'œuvrer sans relâche en faveur du « travail décent ». Cela signifie entre autres : un salaire équitable, la sécurité, la liberté d'organisation et d'expression, l'égalité des chances et de traitement pour les hommes et les femmes.

Le rôle pionnier de la Belgique a contribué à la ratification d’importantes conventions de l’OIT par plusieurs États membres de l’Union européenne. La région Europe-Asie centrale est la seule où l’ensemble des pays ont ratifié les huit conventions fondamentales de l’OIT. Autre fait notable : le Belge Michel Hansenne a dirigé l’organisation pendant dix ans, de 1989 à 1999.

 

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