Les femmes doivent apprendre à prendre conscience de leur valeur

Chris Simoens
01 octobre 2013
Le 22 mai 2013, l’Éthiopienne Bogaletch Gebre a reçu le prix Roi Baudouin pour le développement en Afrique. “Boge” se bat surtout pour l’autonomisation des femmes sur le plan économique et lutte contre les mutilations sexuelles féminines. Elle nous en parle.

Votre combat contre les mutilations sexuelles féminines a été largement commenté dans la presse, mais votre action ne porte-t-elle pas aussi sur d’autres problèmes?

Les violations des droits de la femme ne se limitent pas à ces mutilations. Les Éthiopiennes n’ont pas accès à l’éducation; elles peuvent encore moins participer au développement économique ou à la vie sociale et politique. Elles manquent de confiance en elles et la capacité d’agir leur fait défaut. Ces femmes n’ont même pas accès à l’eau potable ou aux soins de santé.

Si nous leur demandions d’amener leur mari à la police en cas de violence conjugale, elles répliqueraient: “Devons-nous lui demander l’argent dont nous avons besoin pour le livrer?” Car elles n’en ont pas! L’époux est le chef de famille. La situation nécessite donc une approche intégrée des questions écologiques, économiques et sociales. Sans oublier la question des droits humains, qui implique de pouvoir parler en son nom. Voilà ce qu’englobent les “violations des droits des femmes”.

De plus, leurs problèmes ne sauraient être résolus si elles sont livrées à elles-mêmes. La communauté a un rôle essentiel à jouer, car les Éthiopiennes n’ont aucun pouvoir. La première fois que j’ai parlé des mutilations et du sida, l’auditoire m’a écouté avec attention avant d’enchaîner: “Boge, notre pont est impraticable, les enfants ne savent donc pas se rendre à l’école et les femmes, au marché.” Pour eux, ce pont était plus important que les mutilations. Cela montre qu’il faut imbriquer les préoccupations de la vie quotidienne avec la question des mutilations et de l’égalité des chances.

Vous prônez donc le dialogue pour découvrir ce dont les personnes ont vraiment besoin…

C’est notre approche: écoutons la communauté, apprenons d’elle, ouvrons le champ du possible à ses côtés. Notre action s’inscrit avec elle, pas pour elle. Nous lui demandons ses priorités. Imaginons qu’elle ait besoin d’une école. Nous examinerons ce dont elle dispose, bois, pierres, énergie et force de travail, et nous apporterons ce dont elle manque: poutres en acier, clous ou encore des connaissances en architecture. Ensemble, nous bâtirons l’école. Tel est notre mode de fonctionnement.

Que pensent les hommes de votre travail?

Au début, ils craignaient que je sème la zizanie, mais ils m’ont avoué plus tard qu’ils avaient enfin appris à aimer leurs épouses. La vie familiale a fortement évolué depuis que nous avons rendu les femmes économiquement plus fortes: elles contribuent aux revenus, à l’achat de livres scolaires. Elles peuvent aussi mieux s’habiller et prendre soin d’elles. Elles me disent: “Mon mari me respecte maintenant davantage. Il me demande mon avis sur les graines à planter, ce qu’il ne faisait jamais avant.” Les femmes ont le respect des hommes et ces derniers comprennent ce qu’impliquent la vie en couple et la paix. Il y a moins de violences conjugales. Les hommes découvrent qu’en améliorant la situation des femmes, c’est toute la famille et la communauté qui s’en portent mieux.

Mutilations sexuelles féminines

 

Il s’agit de l’ablation partielle ou totale des organes génitaux externes des jeunes filles sans raison médicale ou parfois du rétrécissement de l’orifice vaginal. Extrêmement douloureuses, les mutilations peuvent aussi s’accompagner d’hémorragies et d’infections ou entraîner l’infertilité, la formation de kystes ou des complications lors de l’accouchement. Cette pratique est surtout répandue dans l’ouest, l’est et le nord-est de l’Afrique ainsi qu’au Yémen ou encore en Inde. Chaque année, 3 millions de jeunes filles seraient mutilées en Afrique. En décembre 2012, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution visant à éradiquer ces mutilations.

Dans une communauté patriarcale, comment amène-t-on des jeunes filles à avoir confiance en elles?

Les jeunes hommes doivent tout d’abord respecter les jeunes filles, ce que visent nos discussions de groupe. Les femmes acquièrent confiance en elles dès qu’elles gagnent de l’argent, grâce à ce qu’elles ont appris, et dès qu’elles peuvent en disposer. Un jour, une femme a dit en réunion: “J’ai toujours eu une langue, mais je ne savais pas comment l’utiliser. Je partais du principe que je n’avais rien d’important à dire et que personne ne prendrait la peine de m’écouter. Aujourd’hui, non seulement je prends la parole en mon nom, mais aussi pour le groupe, pour toutes les femmes”. La confiance en soi repose sur la connaissance, sur la prise de conscience de la loi qui protège, sur la possibilité de gagner de l’argent pour soi, car cela permet de se dresser contre les violences.

L’autonomisation économique serait-elle donc la clé?

L’autonomisation économique est capitale, mais elle n’est pas tout: une femme doit aussi apprendre sa valeur en tant que personne afin de lutter pour ses droits, de dire ce qu’elle n’accepte pas pour elle et de livrer son mari à la justice.

Les résultats sont spectaculaires: en 15 ans, le pourcentage de filles mutilées a chuté de 100% à 3%. Ce progrès est-il durable?

Oh oui! Les décisions sont prises par la communauté, en autonomie. Les choses changent uniquement si la communauté l’accepte. Elle fixe alors ses propres règles, sanctionnant toute transgression. Ce mode de fonctionnement est bien plus stable qu’une loi imposée par l’extérieur.

Et contrairement à de nombreuses ONG, notre administration générale, l’organe supérieur de notre organisation, se compose de membres de la communauté élus par la population. C’est aussi la raison pour laquelle notre action, nos projets sont dictés par la communauté même. Quand un projet en est à ce stade de maturité, nous savons qu’il est viable.

Née à Kembatta (sud de l’Éthiopie) dans les années 1950, Bogaletch Gebre n’a jamais accepté son sort. Enfant, elle s’éclipsait pour se rendre à l’école de l’église en prétextant aller puiser de l’eau. Décrochant une bourse, elle a pu entrer dans la seule école réservée aux filles de la capitale Addis Abeba. Ses études en Israël et aux USA la prédestinaient à une belle carrière d’épidémiologiste. Les problèmes rencontrés par l’Éthiopie l’ont cependant rappelée dans sa patrie. En 1997, elle est y revenue avec 5 000 dollars en caressant le rêve de sortir du malheur les femmes de sa région natale. Elle a fondé avec sa sœur l’ONG Kembatti Mentti Gezzimma. Un combat de tous les instants était lancé. Un combat qu’elle a remporté!

Bogaletch Gebre regarde vers la caméra en souriant
© M. DIxon

Vous avez accompli de grandes choses. Quels sont vos rêves pour l’avenir?

(Avec vigueur) Mais ce n’est que le début! Nous savons désormais que nos outils fonctionnent et que le changement est possible, mais notre action ne touche directement que 2 millions de personnes, indirectement, 6 millions, alors que l’Éthiopie compte 85 millions d’habitants! Nous voulons aussi aider le reste du pays, en formant des collaborateurs d’ONG dans d’autres villages ou, en l’absence d’ONG, des jeunes femmes et hommes afin de leur apprendre à aider leur communauté.

D’autres pays africains ont déjà pris contact avec nous. Eux aussi veulent du changement. Les ressources financières font malheureusement défaut. C’est pourquoi nous comptons sur la Belgique, l’Union européenne et les autres pays donateurs.

Où puisez-vous votre conviction, votre force?

Enfant, si vous aviez vu comme moi les souffrances endurées par les femmes et si vous aviez eu l’occasion d’apprendre à vivre différemment, vous seriez convaincu que ni votre mère ni votre sœur n’auraient dû mourir. Si vous faisiez l’expérience d’un tel malheur et que vous vous en sortiez, n’auriez-vous pas envie de changer les choses? Bien sûr que si. Qu’y a-t-il de mieux, dans la vie, que de sauver des vies?

Online

 

www.kmgselfhelp.org

www.kbprize.org

Femmes Mutilations sexuelles féminines
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