Les médiatrices sont indispensables

Chris Simoens
23 mai 2018
Hanna Tetteh – ex-ministre des Affaires Étrangères du Ghana et membre de FemWise-Africa – nous explique pourquoi les médiatrices sont essentielles si l’on entend résoudre les conflits de manière durable.

INTERVIEW

 

Quel rôle les femmes jouent-elles pendant les conflits ?

Si un conflit touche bien entendu tous les membres d’une communauté, on remarque cependant que ce sont surtout les hommes qui prennent les armes tandis que femmes et enfants sont bien plus fréquemment victimes. Malgré ce statut de victime, les femmes sont souvent le ciment des communautés fragiles. Même au cœur du conflit, elles parviennent à créer un semblant de normalité. Elles collaborent afin de résoudre les problèmes qui en découlent et mettent tout en œuvre pour que leur famille soit à l’abri.

Lorsque le moment est venu de résoudre le conflit, les femmes se révèlent d’actives bâtisseuses de paix. Elles travaillent bien souvent seules ou dirigent en coulisses des initiatives de paix informelles. Elles tentent ainsi de reconstruire le tissu social de leurs communautés.

 

Pourquoi a-t-on besoin de médiatrices en Afrique et ailleurs dans le monde ?

La plupart du temps, les médiations officielles en vue de parvenir à un accord de paix sont menées par des hommes. De nombreuses sociétés africaines traditionnelles sont patriarcales et perdent de vue le rôle des femmes. Ce sont pourtant les femmes qui, en premier lieu, sont attentives à la reconstruction du tissu social de leur communauté. Or, ce tissu social est essentiel pour un processus de paix effectif et durable.

En outre, les femmes sont souvent les victimes les plus touchées en cas de conflit. En effet, elles subissent des violences physiques, dont très souvent des abus sexuels. Ces graves traumatismes doivent être reconnus, raison pour laquelle les négociations de paix doivent aussi prévoir des programmes de traitement de ces blessures intimes. Les hommes n’y pensent pas toujours.

Cela étant, la participation des femmes à la médiation est en soi une question d’égalité et d’équité. Les femmes représentent la moitié d’une communauté, et cette réalité persiste à l’issue d’un conflit. Leur voix doit être entendue. Les sociétés en situation de post-conflit se doivent d’offrir aux femmes l’occasion de réaliser leurs ambitions et d’exprimer tout leur potentiel. C’est pourquoi nous avons besoin de médiatrices qui veillent à ce que le processus de paix tienne compte des aspirations des femmes et impliquent celles provenant de communautés en conflit. Seule cette façon de faire permet de parvenir à des accords équilibrés qui répondent aux attentes des femmes.

 

La participation des femmes à la médiation est en soi une question d’égalité et d’équité. Les femmes représentent la moitié d’une communauté, et cette réalité persiste à l’issue d’un conflit. Leur voix doit être entendue.

 

Hanna Tetteh

Photo Hanna Tetteh
© H. Tetteh

Les leaders africains actuels, principalement masculins, reconnaissent-ils la nécessité de faire appel à des médiatrices ?

Certes, cette nécessité est reconnue, en particulier au sein de la Commission de l’Union africaine (UA) et au niveau des Communautés économiques régionales. Des efforts sont déployés en vue de faire participer davantage de femmes aux négociations de paix. Deux femmes siègent dans le Groupe des Sages de l’Union africaine, qui s’investit également dans la médiation. Cependant, les chefs d’États africains ne sont pas suffisamment conscients de l’importance des médiatrices, et il est essentiel de les sensibiliser.

 

Quels sont les principaux obstacles à une augmentation du nombre de médiatrices ?

Nous rencontrons bien entendu beaucoup moins de femmes occupant une position de leader ou disposant d’une expérience de leader et qui, de surcroît, ont bénéficié d’une formation et pu engranger une expérience adéquates, alors que seul ce profil de femmes convient pour diriger les négociations.

Les parties masculines à un conflit considèrent parfois les négociations comme une manière d’assurer leur position dominante une fois le conflit terminé. Si les femmes sont également présentes à la table des négociations, le gâteau (du pouvoir) doit être partagé entre plusieurs bénéficiaires, ce à quoi les négociateurs masculins s’opposent. Afin d’éviter cette opposition, il devrait y avoir davantage de femmes actives à tous les niveaux du processus de paix. À cette fin, des formations poussées sont nécessaires. Il ne faut pas se limiter à apprendre aux femmes à reconstruire leur communauté après un conflit.

 

Les médiatrices sont-elles respectées ?

Oui et non, cela dépend. Si une femme dotée des compétences requises est désignée officiellement comme médiatrice, ça se passe relativement bien. De même, si des femmes négocient de manière informelle, leur communauté leur témoigne du respect. Mais l’Afrique demeure un monde dominé par les hommes. Les médiatrices doivent donc faire des efforts supplémentaires afin d’être considérées comme fortes, justes et impartiales, et de gagner ainsi le respect de toutes les parties impliquées.

Les médiatrices doivent faire des efforts supplémentaires afin d’être considérées comme fortes, justes et impartiales, et de gagner ainsi le respect de toutes les parties impliquées.

Dans quels conflits africains les médiatrices ont-elles joué un rôle ?

De nombreuses femmes œuvrent à des sociétés plus pacifiques, surtout au niveau de leur communauté. Ainsi, Rose Nyandwi du « Réseau des femmes actrices de paix et de dialogue » négocie au Burundi depuis 2015. La Nigérienne Aichatou Mindaoudou Souleymane est encore plus connue dans le domaine. En 2013, elle a négocié en Côte d’Ivoire en tant que représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies. Ou encore Mary Robinson, ex-présidente d’Irlande qui, en tant qu’émissaire spéciale pour la région des Grands Lacs, y a mené le processus de paix en 2013.

 

Vous avez négocié en personne un cessez-le feu au Soudan du Sud. Quelle a été votre démarche ?

Bien entendu, il n’est guère facile de convaincre les parties au conflit du Soudan du Sud de collaborer à une paix durable, mais nous faisons de notre mieux. Il est important de faire preuve d’équité et d’impartialité tout au long du processus et d’écouter les préoccupations de toutes les parties, y compris les plus faibles. Il va donc de soi que les femmes doivent être invitées à la table des négociations. Un résultat juste, équitable et réellement inclusif ne peut être atteint que si l’on procède de la sorte.

Mais je n’y suis pas parvenue seule, bien sûr. Je fais partie d’un forum de haut niveau dans lequel siègent également d’autres (ex-)ministres comme le ministre Chicoti d’Angola et le ministre Lamamra d’Algérie. Par ailleurs, les négociations ne sont pas encore achevées. Un règlement est en cours d’élaboration pour le retour des réfugiés et des déplacés internes et la tenue d’élections libres, justes et crédibles.

 

En savoir plus sur la médiation internationale des conflits

Qu’est-ce que FemWise-Africa ?

 

Le réseau FemWise-Africa (Network of African Women in Conflict Prevention and Mediation) a été fondé en 2017 au sein de l’Union africaine. Son but ? Former et engager davantage de médiatrices dans le cadre de la prévention des conflits et des initiatives de paix en Afrique. En 2018, pas moins de 500 nouvelles médiatrices devraient être accréditées.

La Belgique s'engage dans la médiation internationale

 

L'histoire de la Belgique témoigne d'une volonté de réconciliation et de compromis qui est inscrite dans nos gènes. Notre pays veut donc bien contribuer à soutenir les efforts en matière de médiation à travers le monde. Lire plus.

 

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