Les rats sauvent des vies

Chris Simoens
22 novembre 2019
L’organisation APOPO utilise des rats pour détecter les mines terrestres et dépister la tuberculose. Une histoire à succès qui a débuté en Belgique.

Pendant plus de 20 ans, Gloria Tiki, une grand-mère célibataire,  a vécu dans la peur. En effet, durant la guerre civile qui a sévi au Mozambique (1977-1992), des mines terrestres ont été placées sous les pylônes et les lignes électriques. Son terrain se trouvait à proximité d'une ligne électrique. « Mes 3 filles se souviennent à peine qu'autrefois elles pouvaient jouer en toute sécurité », dit-elle. « Mes petits-enfants n'ont pas connu cette époque. Je peux vous l'assurer, travailler la terre alors qu'une mine risque d’exploser à tout instant, c'est terrible ! Mais nous n'avions pas le choix. La terre était ma seule source de revenus et de nourriture. »

Jusqu'au début de 2013, APOPO s'est consacrée à des opérations de déminage. « Ils ont d'abord parlé à notre chef pour déterminer les zones à risques avant d'utiliser des machines, des détecteurs de métaux et même des rats ! Nous avons trouvé cette méthode très surprenante. » En effet, les Africains considèrent ces rongeurs comme un fléau dévorant récoltes et denrées alimentaires. Peu de gens les considèrent comme des animaux pouvant se révéler utiles.

"Ils ont d'abord parlé à notre chef pour déterminer les zones à risques avant d'utiliser des machines, des détecteurs de métaux et même des rats ! Nous avons trouvé cette méthode très surprenante."

Gloria Tiki

Gloria Tiki (à droite) avec sa fille dans son champ, avec 2 pylônes électriques en arrière-plan.
© APOPO

Les rats ont déjà accompli un excellent travail sur les terres de Gloria. « Ils ont même trouvé des mines à plusieurs mètres des pylônes, à côté de vieilles bombes et de balles. » C’est peut-être un miracle, mais Gloria et ses enfants n'ont jamais marché sur une mine. D'autres membres de sa communauté ont eu moins de chance, un accident mortel a déjà eu lieu. Mais depuis 2013, Gloria peut travailler sa terre sans inquiétude, même à proximité des pylônes. « La terre y est fertile après une si longue période de friche. »

 

Le rat géant de Gambie

Mais d'où vient l'idée d'utiliser des rats pour le déminage ? En 1995, le Belge Bart Weetjens possédait des rats comme animaux de compagnie et cherchait en parallèle une solution au problème posé par ces terribles mines terrestres, abandonnées à l'issue des conflits. Lorsqu'il a lu que les rats du désert étaient dotés d'un odorat très développé, une idée lumineuse lui est apparue. Les rats sont-ils capables de flairer les mines terrestres ? Le professeur Ron Verhagen (de l'Université d'Anvers) lui a conseillé de tester le « rat géant de Gambie », présent presque partout en Afrique subsaharienne.

C'est ainsi que Weetjens s'est mis à l'œuvre. Dans un premier temps, il a reçu le soutien, entre autres, de la Coopération belge au Développement. Les rats ont appris à détecter du TNT, la substance explosive contenue dans les mines terrestres. Les animaux devaient également être en mesure de distinguer cette substance des résidus métalliques. Ce talent leur a immédiatement donné un avantage important sur les méthodes classiques de déminage. En effet, les détecteurs de métaux ordinaires, très coûteux en temps, bipent au moindre bout de métal enfoui dans le sol.

Bart Weetjens s'accroupit pendant qu'un dresseur africain donne une friandise à un rat, au fond des montagnes tanzaniennes.
© APOPO

Déclic

Après quelques essais et erreurs - les animaux devaient aussi être élevés - l'équipe de Weetjens est parvenue à mettre au point une procédure d'entraînement appropriée. L'essentiel est de faire comprendre aux rats qu'ils obtiennent une récompense après un déclic. Ils n'entendent ce son que lorsqu'ils trouvent le TNT. Cette méthode a été couronnée de succès et les premiers « HeroRATs » ont obtenu leur « diplôme ». Aujourd'hui, le centre de formation et de recherche sur les rats se situe en Tanzanie. D'ailleurs, dès le début, APOPO a travaillé en étroite collaboration avec l'Université agricole Sokoine de Tanzanie.

Un rat renifle un infuseur à thé contenant de la TNT pendant que deux dresseurs regardent.
© APOPO

Les rats entraînés agissent avec une extrême rapidité. Un seul HeroRAT peut renifler une surface de la taille d'un court de tennis en 30 minutes tandis qu'un déminage par détecteur de métaux peut prendre jusqu'à 4 jours, selon la quantité de métal dissimulé dans le sol. Les rats sont également plus sûrs et plus efficaces. Le déminage classique cause le décès d'un démineur et fait 2 blessés pour chaque lot de 5 000 mines éliminées avec succès.

Un seul HeroRAT peut renifler une surface de la taille d'un court de tennis en 30 minutes tandis qu'un déminage par détecteur de métaux peut prendre jusqu'à 4 jours.

Vivre sans stress

En plus de leur sens aigu de l'odorat et de leur talent pour la vitesse, les rats géants de Gambie présentent de nombreux avantages. Ils sont très intelligents et calmes, ce sont de bons candidats au dressage. Avec leur poids de 1 kg, ils sont trop légers pour provoquer l'explosion d'une mine. Ces rongeurs naturellement présents en Afrique sont parfaitement intégrés à l'environnement. Ils s'adaptent aussi très rapidement lorsqu'un nouveau formateur les prend en charge.

Élever ces rats ne coûte presque rien et APOPO s'en occupe avec le plus grand soin. « Les cages sont spacieuses et bien ventilées », explique Pendo Msegu, responsable de la formation. « Chaque cage comporte un pot d'argile qui ressemble beaucoup à leur nid souterrain naturel. Les rats peuvent aussi renifler un trépied en bois. Chaque jour, ils passent du temps dans un grand terrain de jeu ombragé équipé de jeux d'escalade et de cordes ainsi que de recoins pour se cacher. De cette façon, nous évitons l'ennui, le stress et l'agressivité. » L'approche porte ses fruits : les HeroRATs ont une longue durée de vie.

Depuis sa création, pas moins de 108 000 mines ont été neutralisées et plus de 24 millions de m² de terrain ont été rendus à près d'un million de personnes.

220 employés

Entre-temps, APOPO s'est développée jusqu'à devenir une organisation de 220 employés, présente dans 7 pays. Le chiffre d'affaires annuel se monte à environ 4 millions d'euros. Depuis sa création, pas moins de 108 000 mines ont été neutralisées et plus de 24 millions de m² de terrain ont été rendus à près d'un million de personnes. APOPO participe au déminage dans des pays comme l'Angola, le Cambodge, le Zimbabwe et l'Éthiopie.

Les besoins restent élevés. On estime que 110 millions de mines sont encore enfouies dans le sol. Chaque année, ces explosifs tuent ou mutilent 5 000 personnes. Pourtant, le fondateur Bart Weetjens est optimiste. « Si nous continuons dans cette voie, le problème mondial des mines terrestres sera complètement résolu d'ici 20 à 30 ans. »

 

Éléphants, pangolins et ébène

APOPO s'engage également en faveur de l'environnement. Par exemple, le gouvernement zimbabwéen a demandé de déminer le parc transfrontalier du Grand Limpopo. C'est la plus grande réserve naturelle du monde qui s'étend sur 3 pays : non seulement le Zimbabwe, mais aussi le Mozambique et l'Afrique du Sud. Cette zone de 35 000 km² offre un énorme potentiel à la fois à la nature et à l'écotourisme. Malheureusement, cette zone comporte une bande de plus de 7 millions de m² truffée de mines terrestres qui font des ravages parmi les éléphants.

Les rats géants de Gambie peuvent bien sûr flairer bien plus que du TNT. Par exemple, APOPO dresse actuellement des rats pour reconnaître le pangolin et l’ébène africain. Il s'agit respectivement du mammifère le plus braconné au monde, et d'une essence de bois abattue et commercialisée illégalement. Les rats viendront donc en aide aux douaniers.

Les rats peuvent renifler 100 échantillons en 20 minutes tandis qu’il faudrait jusqu’à 4 jours à un technicien de laboratoire pour les vérifier.

Dans un placard fermé, un rat renifle des échantillons à la recherche de TB, une femme regarde derrière une vitre.
© APOPO

Tuberculose

La lutte contre la tuberculose (TB) est un autre grand projet de l'APOPO. Même si la maladie nous semble « dépassée », elle n'a pas disparu. Chaque année, la tuberculose cause le décès d'1,6 million de personnes sur les quelque 10 millions qui la contractent. La détection n'est pas facile, et encore moins dans des laboratoires équipés chichement. Dans la plupart des pays d'Afrique subsaharienne, seulement la moitié des patients tuberculeux reçoivent un diagnostic.

Grâce aux HeroRATs, plus de 100 hôpitaux publics en Tanzanie, en Éthiopie et au Mozambique ont vu leur taux de détection de la tuberculose augmenter de 40 %. Jusqu'à présent, 250 000 échantillons ont été réanalysés avec des rats dressés. Grâce aux HeroRATs, plus de 14 700 patients dont le premier test de dépistage de la tuberculose s’était révélé négatif ont été correctement diagnostiqués. Les rats peuvent renifler 100 échantillons en 20 minutes tandis qu’il faudrait jusqu’à 4 jours à un technicien de laboratoire pour les vérifier.

 

Chiens renifleurs

APOPO poursuit également ses efforts d'innovation. Ils ont dressé un certain nombre de chiens pour détecter le TNT. Ces chiens renifleurs permettent la détection de mines dans une végétation dense. Pour les HeroRATs, la zone doit être débarrassée de toute végétation. Cette opération peut s'avérer coûteuse et prendre du temps. Les chiens pisteurs portent un microphone pour que le maître-chien puisse donner des ordres.

Depuis plus de 20 ans, APOPO démontre que les animaux peuvent fournir un travail très utile. L'organisation prend très à cœur le bien-être des animaux. Les personnes vulnérables des communautés pauvres en particulier ont vu leur qualité de vie s'améliorer considérablement.

 

La Coopération belge au Développement a soutenu l'APOPO à ses débuts. Aujourd'hui, l'organisation reçoit le soutien de nombreux sponsors, dont la Communauté flamande.

Déminage Tuberculose
Retour L'HUMAIN
Imprimer
Dans la même thématique - Article 2 /57 Une première mondiale en Belgique: des drones pour localiser les mines souterraines