Mali, culture contre intolérance

Elise Pirsoul
01 juillet 2013
Contre l’obscurantisme, contre les mains coupées, contre le silence imposé, les livres brulés, les femmes voilées, ils ont choisi les mots, la musique, le théâtre pour résister. Ils n’ont pas oublié que leur pays fut un carrefour de cultures, de religions, de races, de tolérance. Ils disent que la culture c’est un dialogue avec l’autre. Conversation avec Adama Traoré, homme de théâtre et multiplicateur de cultures et Ibrahima Aya, écrivain et éditeur.  

Carrefour des cultures

Pont géographique entre l’Afrique « noire » sub-saharienne et le monde « arabe » saharien, le Mali est une terre de rencontre des peuples et des races. L’histoire récente, malheureusement, nous la connaissons.  Un coup d'état a renversé le pouvoir démocratique du pays, quelques mois plus tard des islamistes fondamentalistes armés occupaient le Nord (2/3 du pays), instaurant un régime d'intolérance et obligeant une grande partie de la population à un exil forcé à l'intérieur et à l'extérieur du pays.

Cité culturelle et historique par excellence, Tombouctou, aux portes du Sahara, abrite une université coranique qui contient plus de 100.000 manuscrits vieux de 9 siècles. C’est un islam de tolérance, marqué par la rencontre des cultures qui y était enseigné. Etant donné sa situation géographique, la cité n’en était pas à sa première invasion « A chaque fois qu’on a voulu lui imposer un islam rigoriste, les habitants ont résisté. La résistance de la ville, c’était d’ouvrir ses bibliothèques et ses manuscrits. Cette fois encore, ‘ceux qui sont venus’ ne pouvaient pas apprendre aux habitants de Tombouctou ce qu’est ou doit être la religion musulmane, eux qui l’enseignent depuis 9
Siècles», explique l’écrivain Ibrahima Aya.

 

Des artistes baillonnés

Les islamistes sont arrivés… et avec eux un régime d’intolérance. Ils ont voilé les femmes, interdit le port des bijoux traditionnels, menacé de couper les doigts des guitaristes, les langues des chanteurs, battu les musiciens, effacé les représentations humaines des peintures, imposé la musique coranique dans les radios, interdit les rassemblements …. « Les gens ont été violentés, attaqués dans leur art. Les salafistes ont voulu imposer le silence et un autre rapport au monde. Ils ont interdit tout débat d’idées » déplore Adama Traoré, comédien et directeur de l’association culturelle Acte 7. « C’est le déficit de réflexion qui a permis à des généraux de pacotille de s’installer. Ils on réduit le projet de Société à Inch allah.» continue-t-il.

« Dès 2010, on sentait les ténèbres s’approcher des sables et des manuscrits de Tombouctou » remarque Aya. Jusqu’à Bamako, l’intégrisme se faisait sentir. Les grands lieux de rassemblement culturels étaient achetés à coup de fortes sommes pour être transformés en mosquée. « Aujourd’hui beaucoup de ces espaces culturels sont occupés par des intégristes. Il avait 42 salles de cinéma avant 1991 avant les programmes d’ajustement structurels, maintenant il n’en reste plus une seule » s’indigne le comédien

Chaque fois que l’ombre des hordes incultes ou intégristes a entaché ses rivages sableux, Tombouctou, la Cité-université aux 333 saints a ouvert ses bibliothèques privées et publiques pour dire non. Je voudrais m’inscrire dans la même tradition.

Ibrahima Aya

Dialoguer avec l’altérité

« C’est le déficit de réflexion qui a favorisé l’arrivée des salafistes » répète Adama Traoré, comme un crédo. Il continue : « La culture, c’est le lieu des échanges d’idées; c’est aussi un dialogue qui demande la reconnaissance de l’altérité. La vérité est relative. On ne peut discuter avec quelqu’un qu’on méprise. Les intégristes pensent qu’il n’y a qu’une seule vérité. Ils refusent le dialogue.»

« La crise du Mali est une crise de civilisation. Les ennemis se sont d’abord attaqués aux manuscrits, puis aux acteurs culturels, puis à l’expression culturelle. Ils ont anéanti la réflexion. » conclut l’écrivain. Pour le poète Aya, « Etre artiste, c’est résister, c’est aller au-delà du silence. On raconte ce qui est devant nous, ce qui nous permet de sentir l’autre. La poésie permet  d’exprimer l’indicible, de revendiquer notre liberté, notre patrimoine, ce que nous sommes ».

 

Résister avec de la culture

« Quand je me suis demandé quoi faire face à l’obscurantisme, je me suis inscrit dans la tradition de Tombouctou qui à chaque fois qu’elle était menacée ouvrait ses bibliothèques pour qu’on relise ses manuscrits. J’ai ouvert une bibliothèque qui rassemble  des livres du monde entier dédicacés par leurs auteurs. Cela signifie, on est là avec vous, à travers la culture. Les poètes et écrivains du monde entier signent de leur présence.» Ainsi, en 2011, pressentant le désastre, Ibrahima Aya ouvre à Tombouctou la « bibliothèque des dédicaces.» Lorsque quelques mois après la cité subira le pillage et la destruction de manuscrits, il éditera le recueil de poèmes « Voix hautes pour Tombouctou ».

En décembre 2012, malgré et contre la guerre, Acte 7 organisait le festival du théâtre des réalités. « Théâtre et résistance » en était le thème. Les artistes et invités du festival devaient, entre deux représentations théâtrales réfléchir à la question du "Rôle de la société civile pour endiguer l'intégrisme religieux". « Des artistes touaregs ont été invités au festival mais le gouvernement a empêché leur déplacement. On aurait aimé les faire connaitre, rencontrer la population du Nord et du Sud Mali. »

« Nous avons aussi organisé des ateliers culturels à Segou », continue Adama Traoré. « Nous avons fait venir des artistes des zones occupées pour un mois de résidence. Une pièce théâtrale a ainsi été créée, ainsi qu’une pièce radiophonique » nous rappelle Adama Traoré, Directeur artistique du festival. Mais la résistance s’était mise en place bien avant l’invasion des salafistes car l’intégrisme s’insinuait déjà depuis plusieurs années jusqu’à Bamako. En juin 2011, on avait créée une coalition pour la diversité culturelle. »

Conférence des bailleurs de fonds pour le Mali

 

Ce 15 mai 2013 une conférence des bailleurs de fonds pour le Malis'est tenue à Bruxelles. 108 pays et institutions ont participé à cette conférence quia pu au total collecter 3,25 milliards d'euros, montant nettement supérieur aux attentes qui se chiffraient à 1,96 milliards d'euros. Le Ministre de la coopération belge au dévéloppement s'estengagé à soutenir activement le processus de relance du Mali. la Belgique y contribuera à hauteur de 17,3 millions d'euros en 2013 et 14,2 millions d'euros en 2014. 

Pour soutenir le redémarrage économique du Mali, la Belgique adaptera une partie de son programme de coopération afin de contribuer au "Plan pour la relance durable de Mali". Mais un engagement à plus long terme est indispensable pour sortir définitivement le Mali de l'instabilité. La Belgique soutiendra donc le processus électoral qui doit aboutir dans le courant de l'été de cette année. Selon le Ministre belge, le rétablissement de la confiance de la population malienne passe par la construction d'institutions fortes et légitimes représentant la population du Mali dans toute sa diversité.  

La dimension culturelle et la démocratie

« On doit nous aider à asseoir une démocratie où l’expression est sacrée » continue Adama Traoré. «Culture et éducations sont les piliers de la démocratie ». Du développement aussi : « Le développement nécessite une vision culturelle de l’autre. Si on ne peut se projeter dans une autre culture, on ne peut parler de développement, mais seulement de croissance économique. »

« Nous sommes des auxiliaires dans ce combat que nous menons ensemble. Demain, si on ne nous aide pas à nous développer, les gens vont devenir des salafistes. Et si le Sahel tombe, c’est l’Europe qui va en pâtir ! » conclut le comédien.

Cultuur Mali
Retour L'HUMAIN
Imprimer
Dans la même thématique - Article 10 /9 Mindalae : artisanat avec identité