Offrir un nouvel avenir aux femmes victimes de viols

Eulalie Amani
24 juin 2019
Au Sud-Kivu (RD Congo), Eulalie Amani vient en aide aux femmes violées et humiliées et leur permet de retrouver leur dignité avec le soutien de Mamas for Africa. Son témoignage est poignant.

Au Sud-Kivu (dans l'Est du Congo), des femmes et des enfants subissent quotidiennement des viols. Encore récemment, ces actes étaient principalement le fait de soldats et de bandes armées. Mais aujourd'hui, les viols commis au sein même du cercle familial ou du village se multiplient. Comme si des décennies de violence avaient fini par imprégner les gènes des jeunes générations.

Eulalie, une jeune femme de la région, n’entendait pas rester les bras croisés. Après avoir terminé ses études de psychologie clinique, elle a rejoint Mamas for Africa et offre un soutien psychologique pour aider les victimes à se reconstruire un avenir.

Portret van Eulalie Amanie

 

Qui ?

Eulalie Amani, psychologue clinicienne

 

Quoi ?

Un accompagnement psychologique dispensé aux femmes victimes de viols et de violence sexiste au Sud-Kivu (RD Congo), grâce à l’organisation Mamas for Africa.

 

Pourquoi ?

Le drame que vivent ces victimes de viols au Congo reste largement sous-estimé et ignoré. Eulalie souhaitait apporter un soutien non seulement médical mais aussi psychologique aux femmes afin de les aider à reprendre confiance en elles et à retrouver du courage.

Depuis le début 2019, Mamas for Africa a recensé quelque 150 viols de fillettes ou de femmes dont l’âge varie entre 3 ans (oui, vous lisez bien !) et 70 ans, victimes des agressions de voisins, de soldats, de membres de bandes armées ou de milices. Une horrible réalité pour ces femmes de la région du Kivu, que personne ne semble daigner prendre en considération. Ces atrocités, qui font partie du quotidien d’Eulalie, ne font que renforcer sa motivation.

 

L'histoire d'Eulalie

Je suis née le 20 novembre 1989 sur l'île d'Idjwi, au milieu du lac Kivu, à l'Est du Congo. Je suis l'aînée des filles dans une fratrie de 8 enfants. Mon père était enseignant et ma mère travaillait la terre. Nous n'étions pas les plus pauvres du village mais nos ressources étaient limitées. Nous avions à manger, rien de plus.

Enfant, il m'est rapidement apparu que si la scolarité des garçons était la plupart du temps une évidence, les filles étaient cantonnées à certaines tâches telles qu'aller chercher de l'eau, participer aux activités domestiques ou accompagner leur mère aux champs. J'ai eu beaucoup de chance que mon père m'envoie à l'école primaire.

Plus tard, lorsque j'ai fréquenté le lycée, j'ai vu bon nombre de mes camarades de classe, alors âgées d'à peine 13 ans, tomber enceintes ! Parfois même sans qu'elles sachent ce qui leur arrivait. Notre éducation sexuelle était inexistante, nous ne savions que ce que les garçons, ou pire, nos oncles ou nos frères, nous disaient ou nous faisaient subir.

Plus tard, lorsque j'ai fréquenté le lycée, j'ai vu bon nombre de mes camarades de classe, alors âgées d'à peine 13 ans, tomber enceintes ! Parfois même sans qu'elles sachent ce qui leur arrivait.

Les jeunes filles enceintes étaient rejetées par leurs propres familles. Jetées à la rue, elles y finissaient prostituées et réduites à la mendicité. Cela m'était complètement incompréhensible. Une seule certitude m'habitait : je ne finirais pas comme elles. J'ai donc commencé à interroger mes parents. Mes questions les dérangeaient de plus en plus, jusqu’au jour où mon père m'a lancé : « Tu es en âge de te marier maintenant, tu ne vas plus à l'école. J'ai besoin de ta dot pour les études de ton frère. » Telle était la réalité à l'époque.

Heureusement, vu mes bons résultats scolaires, d'autres personnes ont convaincu mon père de me laisser poursuivre mes études. Mon père a changé, il a compris mes intentions et s'est démené pour me permettre d'étudier, allant jusqu’à donner cours avec une seule chaussure au pied. Je rêvais de devenir médecin, mais 7 ans d'études, c'était trop long, trop coûteux. Finalement, j'ai choisi la psychologie clinique à Bukavu.

Ces études m'ont rapidement appris que les médicaments ne peuvent résoudre tous les problèmes. Durant mon internat à l'hôpital, j'ai discuté avec des femmes victimes de traumatismes. Le viol constituait souvent la cause de leurs problèmes psychologiques voire, dans le pire des cas, de leur psychose. J'ai immédiatement su ce que je voulais faire : travailler dans une organisation qui rendrait aux femmes violées leur dignité, leur résilience et leur avenir.

Mamas for Africa a concrétisé mon souhait. L'organisation apporte aux femmes violées une aide non seulement médicale mais aussi psychologique. Nous travaillons en collaboration avec l'hôpital du Dr Mukwege, lauréat du prix Nobel de la paix en 2018. Les femmes violées ou qui souffrent d'un prolapsus, une descente de l'utérus, sont opérées gratuitement. Je leur offre un accompagnement post-opératoire et les guide dans leur réintégration.

Même si les années passent, il reste difficile de supporter les récits témoignant de la violence brutale infligée aux femmes d’ici. Tout récemment, j'ai accompagné une jeune femme qui avait été enlevée et détenue par des rebelles pendant six mois. Elle était suspendue à un arbre par un bras et une jambe. Tout le groupe la violait chaque jour. Elle est finalement parvenue à s'échapper et a regagné son village fortement désorientée. Les jeunes l’apostrophaient en la traitant de folle !

On lui a conseillé de s’adresser à Mamas for Africa. Je l'ai accompagnée pendant six mois, six mois de dialogue, de soutien et d'encouragement à prendre de nouvelles initiatives.

Aujourd'hui, elle possède sa propre boutique et a su construire une bonne relation avec son mari. Je suis fière de pouvoir œuvrer en faveur des femmes négligées de cette région...

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