« Pour voler, le condor a besoin de deux ailes au même niveau »

Elise Pirsoul
01 juin 2015
Dans une Bolivie qui promeut à la fois une nouvelle Constitution , une approche de l’égalité homme femme, une  loi contre les violences faites aux femmes et  des valeurs indigènes  de « complémentarité homme-femme », le genre oscille entre modernité et tradition. L’impact genre dans les projets de coopération y  rencontre des fortunes diverses.  C’est ce que montre une analyse de l’Evaluation spéciale. Parcours en quelques projets à travers les Andes.

Reconnu comme l’un des pays les plus pauvres de l’Amérique latine, la Bolivie affiche un niveau moyen bas qui souffre de grandes différences selon les classes sociales et leur localisation. L’extrême pauvreté peut atteindre les 60% dans les campagnes.  Les femmes sont les plus touchées par cette pauvreté, la difficulté d’accès à la terre et la violence (huit femmes sur dix  auraient souffert d‘une forme de violence dont 83 % sont commises dans le cadre privé). Conscient de ce problème,  le gouvernement bolivien a promulgué des  lois contre  la violence faite aux femmes (2003) et pour favoriser l’accès à la terre.  Mais cette volonté d’évolution s’est confrontée à la tradition et à la cosmovision andine mise en avant dernièrement dans la nouvelle Constitution nationale. Celle-ci donne une importance primordiale à l’interculturalité étant donné  l’existence  de 36 nationalités sur le territoire.  L’intersection entre le genre et l’interculturalité est loin d’être évidente.

 

Réflexion sur la complémentarité

Quoi ? Programme de Développement rural et de défense des droits en Bolivie

Mis en œuvre par qui ? l’ONG Broederlijk Delen

Pour défendre les droits et en particulier l’accès à la terre en Bolivie, Broederlijk Delen  appuie les organisations locales et les mouvements  indigènes. Dans ce cadre, l’ONG travaille sur la complémentarité homme-femme afin  de rendre les nouveaux droits plus égalitaires. Mais  dans ce contexte multiforme et interculturel bolivien, le genre est perçu comme un approche occidentale « colonisante » et suscite des résistances importantes. « Selon le « chacha-warmi », la cosmovision andine, le leadership se fait en couple , tout comme le condor a besoin de ses deux ailes » explique Sophie Charlier, l’une des évaluatrices. L’homme et la femme ne peuvent acquérir le statut d’adulte et d’acteur  social à part entière que s’ils sont réunis dans la société avec leur moitié, complétant l’unité de la personne sociale. Difficile de parler de genre dans ce contexte, d’autant plus que la « décolonisation » ne s’accompagne pas de  « dé-patriachalisation » car c’est l’homme qui sera en avant dans la société et madame qui le secondera en faisant l’intendance.  C’est pourquoi Broederlijk Delen a organisé une réflexion avec les partenaires qui a abouti sur un compromis : pour que le condor vole, il faut que ses deux ailes soient à la même hauteur…

 

Mères nourricières et pères oubliés

Quoi ? programme multisectorial « Desnutrición Cero » issus du plan sectoriel national qui consiste en la lutte contre la malnutrition des enfants de moins de 5 ans.

Mis en œuvre par qui ? projet du « Consejo national de Alimentacion y nutrición » auquel contribuent différents pays dont la Belgique (CTB) à travers un « basket fund ».

Dans ce programme de  lutte contre la malnutrition des enfants de moins de 5 ans, l’égalité des genres n’est pas non plus l’objectif principal. Mais selon l’évaluatrice,  « On rencontre une situation typique puisque le projet touche d’abord les femmes qui  sont considérées comme les nourricières. Les femmes ont donc été prises en considération  dans leur rôle familial, mais on a omis le rôle des hommes. Il n’y a donc pas de co-responsabilisation ». En interprétant mal le genre, alors que la responsabilité est partagée, on omet des questions essentielles qui interviennent dans l’alimentation des enfants : quelles priorités établir dans le budget familial, quelle proportion des cultures commercialiser ou réserver aux besoins familiaux ?

 

Le dynamisme des femmes dans l’éducation.

Quoi ? Education avec une approche culturelle (renforcement du Ministère de l’Education, des Consejos educativos de los Pueblos Originarios, et de l’université de Tierras Bajas)

Mis en œuvre par qui ? APEFE (Association pour la Promotion de l’Education et de la Formation à l’Etranger)

Le gouvernement bolivien désirait élever le titre d’instituteur à une licence, l’APEFE devait l’accompagner dans l’exercice. Rien n’était prévu pour le genre et il était entendu que, selon la cosmovision andine, très probablement les femmes ne voudraient/pourraient pas suivre la formation. Surprise : dans l’exercice, la majorité des candidats aux études sont féminins. « L’impact est impressionnant, aussi bien sur la formation d’institutrice que sur le comité de parents. Il existe des témoignages important montrant une réelle prise de conscience sur  la violence intrafamiliale et le rapport des genres dans la famille ; il y a donc un réel empowerment. » Mais ce qui est étonnant, c’est que cet impact sur le genre vient plus de la dynamique des femmes que des objectifs du projet en  lui-même…

 

Des pompiers au féminin

Quoi ? Coopération entre communes pour l’établissement d’un corps de pompiers volontaires et d’une patrouille cycliste de la Guarda municipal à Tajira

Mis en œuvre par qui ? Commune de Brasschaat

Là où on l’attend le moins , des effets très positifs sur le genre peuvent se produire…A un niveau communal cette fois, un échange entre les pompiers de Brasschaat et Tarija a eu un impact imprévisible. Il s’agissait au départ d’échanges communaux entre deux casernes de pompiers. C’est en mission en Belgique  que les pompiers de Tarija ont pu observer  une femme pompier belge particulièrement dynamique. L’exemple a fait des émules du côté bolivien.  Ainsi, la petite caserne de pompier de Tarija compte presque autant de femmes volontaires que d’hommes ; celles-ci« mettent un point d’honneur à suivre la même formation que leurs collègues masculins et à assumer les mêmes tâches et responsabilités. Ceci a renforcé  l’image de soi parmi les bénévoles féminines. En outre, le fait d’intervenir en équipes mixtes présentait de nombreux avantages : en cas d’accident par exemple, les femmes pompiers sont beaucoup plus aptes à assister les victimes féminines sur le plan psycho-médical », précise le rapport de l’Evaluation spéciale. Du côté des policiers, on a aussi constaté que « les brigades cyclistes mixtes étaient plus efficaces dans leurs interventions en cas de violence en rue : une équipe mixte semble réduire le risque  de réactions violentes et dialoguer plus facilement avec les délinquants ».

 

Biblio

EVALUACIÓN DE GÉNERO Y DESARROLLO EN LA COOPERACIÓN BELGA, estudio de caso de Bolivia

Elizabeth Andia Fagalde y Sophie Charlier: Con la colaboración de Rocío Jiménez

 

Evaluation au sein de la coopération belge

L’Évaluateur spécial (SES) de la Coopération internationale a rendu public en mars dernier son rapport sur l’évaluation de la politique Genre et développement de la coopération belge. Réalisée par l’université d’Anvers, elle portait sur 50 projets CTB durant la période 2008-2013. Sa conclusion : « Malgré un cadre solide (lois, résolutions, procédures et instruments), la coopération belge n’est pas parvenue jusqu’à présent à apporter une contribution substantielle à l’égalité des genres ». Elle relève un « fossé entre la politique et sa mise en œuvre effective ».

De nombreuses initiatives butent  sur des résistances explicites et implicites au sein des organisations de développement. De plus, le concept de « gender mainstreaming » en tant qu’approche holistique est mal compris. Cependant, poursuit le rapport, « des résultats de projets dans le secteur de l’éducation, la santé et le développement économique, semblent générer, dans certains cas des effets sur le plan de l’égalité des genres. »

 

Bolivie Genre
Retour L'HUMAIN
Imprimer
Dans la même thématique - Article 18 /17 Renforcer les femmes pour diminuer la faim