Pourquoi les médicaments falsifiés sont-ils inacceptables?

Chris Simoens
20 novembre 2017
Dawood Tareen Shah (Pakistan) réalise un documentaire sur la situation désastreuse des médicaments contrefaits dans son pays. Glo.be l'a rencontré en sa qualité de « journalist-in-residence » à l'Institut de médecine tropicale d'Anvers.  

INTERVIEW

Médicaments falsifiés, qu’entend-on par-là ?

D’abord, il s'agit d’imitations, sans principes actifs. Grâce à des colorants, une mafia organisée s'assure que les pilules ont exactement le même aspect que les vraies. Ces escrocs falsifient également l'emballage et vendent ensuite les contrefaçons à bas prix, trompant les personnes les plus pauvres, avec toutes les conséquences que cela implique.

Mais il existe aussi des médicaments sous-standard contenant des principes actifs de moindre qualité. Ceux-ci peuvent aggraver la maladie.

Quelle est l'ampleur du problème ?

Elle est immense ! Rien qu'au Pakistan, on dénombre des milliers de victimes. En 2012, plus de 100 personnes sont décédées suite à la prise de médicaments de contrefaçon contre les maladies cardiaques. Dans ma région également, le National Accountability Bureau (chargé de la détection de la corruption, ndlr) a dévoilé un énorme scandale. Il a arrêté des fonctionnaires et des médecins qui ont mis en circulation des stents de moindre qualité qu’ils ont fait passer pour des stents de haute qualité. Ceux-ci ne maintenaient pas les vaisseaux sanguins suffisamment ouverts, avec des conséquences désastreuses pour les patients cardiaques. Il s'agit donc d'une mafia organisée, impliquant à la fois fonctionnaires et médecins.

Comme l'État ne fonctionne pas, des centaines d'hôpitaux privés et de pharmacies apparaissent sans aucun contrôle. Quiconque a travaillé durant 6 mois dans une pharmacie connaît les noms des médicaments et peut se présenter comme étant pharmacien. Au Pakistan, 60 à 70 % des pharmaciens ne sont pas dignes de confiance. Karachi - une mégapole de 20 millions d'habitants - ne dispose que de 2 ou 3 inspecteurs, et ceux-ci sont corrompus !

Beaucoup de personnes se faisant passer pour des médecins ou des spécialistes ne sont pas suffisamment formées. Des infirmières prétendent être des médecins et causent beaucoup de dégâts. Des complications sont survenues dans des centaines d'accouchements. Il existe cependant de nombreux médecins bien formés, mais dont le comportement laisse à désirer car ils sont avant tout motivés par l’argent. Selon un reportage de la BBC, aucun médecin pakistanais ne prescrit de médicaments selon la norme.

Mon pays fait également face au problème des médicaments non enregistrés. L'Inde dispose de médicaments de qualité légèrement supérieure, qui sont importés illégalement au Pakistan. Les trafiquants les manipulent en faisant preuve de grande négligence : les médicaments sont notamment conservés au soleil et dans la chaleur, ce qui est normalement proscrit. Si les médicaments ne sont pas falsifiés, ils sont endommagés et peuvent parfois aggraver l’état du patient.

Dans ma région, le Qabailistan, proche de l'Afghanistan, de nombreux Afghans consultent un médecin et souhaitent se voir prescrire directement des médicaments pour 6 mois ou 1 an. Nombre d'entre eux privilégient les médecins qui prescrivent des médicaments en quantité. Et ces praticiens se comportent comme s'ils étaient spécialistes dans toutes les disciplines. Certains d'entre eux utilisent même des prescriptions pré imprimées. Ils ne prennent pas la peine d’examiner le patient et sont payés grassement dans des cliniques privées.

Selon un reportage de la BBC, aucun médecin pakistanais ne prescrit de médicaments selon la norme.

Que fait le gouvernement ?

Il n’est pas inactif. Il prévoit par exemple des « cartes de santé », qui permettent aux gens de se rendre dans certains hôpitaux, mais ce système n’est pas d’une grande aide. L’une de ses faiblesses est que les peines infligées sont minimes, alors qu'il s'agit d'un crime grave ! Ces médecins devraient être punis comme des trafiquants de drogue. C'est là que réside la différence entre un pays développé et un pays en développement : dans ce dernier, vous ne pouvez pas faire confiance à l'État. Les impôts sont versés à des personnes corrompues. Si l'État ne s'en préoccupe pas, il ne peut y avoir de progrès.

La situation en Afrique et dans le reste de l'Asie est-elle comparable?

Il s'agit très certainement d'un problème commun à toute l’Asie du Sud. Les pays de cette région sont densément peuplés, ont des gouvernements corrompus et des inspecteurs médicaux qui acceptent les pots-de-vin de la mafia.

C'est en fait un problème commun à tous les pays en développement. La majorité de la population en est victime (60 à 90 %). La preuve en est que les citoyens aisés ne font pas confiance à leurs soignants. Pour leurs soins de santé, ils se rendent à Londres, aux États-Unis ou en Europe.  

Que fait l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ?

Elle formule des recommandations, mais en définitive, le changement doit avoir lieu au niveau de chaque État individuel, ce sont les premiers acteurs. Cependant, l'OMS peut inciter les pays à évoluer dans la bonne direction. Si un pays peut être isolé internationalement pour ses armes nucléaires, pourquoi la même chose n'est-elle pas possible pour un pays aux soins de santé lamentables ? Mortalité maternelle ou complications à l'accouchement, décès dus au cancer par manque de traitement, hôpitaux délabrés, etc. Il s'agit tout de même d'un problème très conséquent ! Il est impensable de laisser cette situation entre les mains de gouvernements corrompus.

 

Si un pays peut être isolé internationalement pour ses armes nucléaires, pourquoi la même chose n'est-elle pas possible pour un pays aux soins de santé lamentables ?

Le documentaire sur lequel vous travaillez actuellement traite-t-il l'ensemble de la problématique ?

Effectivement. J'y compare l'approvisionnement en médicaments au Pakistan avec celui de la Belgique. Je souhaite informer la population mais également inciter mon gouvernement à s'attaquer enfin à cette situation désastreuse. Le documentaire sera présenté sur les médias sociaux et sur différentes chaines de télévision.  

Être journaliste au Pakistan, c'est comment ?

Difficile ! Dans ma région, située près de l'Afghanistan et riche en minerais, de nombreux séparatistes sont actifs. Des acteurs internationaux comme la Chine et les États-Unis s'en mêlent. Pour les journalistes, c'est une région très dangereuse ; plus de 20 d'entre eux y ont été assassinés. Ils sont pris entre deux feux : l'État ne veut pas qu'ils parlent des mouvements militants, mais les militants souhaitent justement faire parler d'eux.

Pour ma part, je me concentre sur les thèmes sociaux, mais cela reste risqué d'aborder des sujets tabous. Quoi qu’il en soit, cela fait partie du travail tel que je le conçois.

 

 

Dawood Tareen Shah

Le Pakistanais Dawood Tareen Shah est réalisateur de documentaires. Il a déjà réalisé des reportages sur le changement climatique, l'eau, le terrorisme et la sécurité. Il s’attaque actuellement aux médicaments contrefaits. Grâce au programme « journalist-in-residence », il a séjourné durant une semaine à Anvers, à l'occasion du Congrès international des maladies tropicales, organisé par l'Institut de médecine tropicale. Il a pu consulter des experts en contrefaçon tout en travaillant sur son documentaire.  

Journalist-in-Residence

« Journalist-in-Residence » est une initiative de l'Institut de médecine tropicale (IMT). Quatre journalistes d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine ont l'occasion d'approfondir leurs connaissances sur un sujet de médecine tropicale ou de santé mondiale. L'IMT est un partenaire clé de la Coopération belge au Développement.

La Belgique s'engage pour des médicaments de bonne qualité.

La Belgique est le premier donateur bilatéral à s'engager à garantir la qualité des médicaments dans ses programmes. Les partenaires exécutifs (CTB, ONG médicales, BIO) veillent à utiliser uniquement des médicaments de bonne qualité. Notre pays défend les médicaments de qualité, également au niveau international (UE, OMS). En outre, la Belgique dispose d'une loi obligeant les sociétés pharmaceutiques à produire des médicaments de qualité garantie, même s’ils sont destinés à l'exportation. Tous les États membres de l'UE n'ont pas encore franchi ce pas.

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