Sea2See : des lunettes pour sauver les océans

Chris Simoens
17 septembre 2018
François Van den Abeele crée des lunettes tendance à partir de déchets plastiques trouvés en mer. Il nous raconte son histoire passionnante.
Photo François Van den Abeele

 

Qui ?

François Van den Abeele, entrepreneur belge résidant à Barcelone

 

Quoi ?

Son entreprise Sea2See produit des lunettes à partir de déchets plastiques trouvés en mer

 

Pourquoi ?

À défaut d'agir, d'ici 2050, les océans contiendront plus de plastique que de poissons

 

Je suis une personne active qui aime vivre au contact de la nature : celle des montagnes, mais surtout celle des océans. Cela fait 14 ans que j'habite à Barcelone, où j'apprécie la proximité de la mer. Comme je navigue beaucoup, j'ai pu constater de mes propres yeux l'immense problème de la pollution plastique en mer. Deux évènements m'ont beaucoup fait réfléchir : ma découverte de The Ocean Cleanup – un projet qui veut nettoyer les océans – et un congrès sur les déchets en plastique, organisé à Bruxelles il y a deux ans. On dit qu'en 2050, il y aura plus de plastique que de poissons dans les océans. Cette « soupe de plastique » finira par nous tuer !

 

Sensibiliser le consommateur par la mode

Mais comment agir ? Une chose est sûre : il serait injuste de pointer le consommateur du doigt. Après tout, il ne peut modifier ses habitudes que si on lui propose des alternatives. Or, celles-ci font souvent défaut. La mode me semblait aussi doublement intéressante : d'une part, tout le monde achète des vêtements ; d'autre part, la mode est, après le pétrole et le gaz, l'industrie la plus polluante au monde. Elle est donc un point de départ parfait pour sensibiliser le consommateur. D'où mon idée de créer des lunettes solaires et optiques à partir de déchets pêchés en mer. De nos jours, les réseaux sociaux jouent beaucoup sur l'ego : chacun veut récolter un maximum de « likes ». Avec mes lunettes, je cherche à infléchir cette tendance de manière positive : « je suis fier de porter des lunettes branchées et écologiques à la fois ». Et quoi de plus visible qu'un accessoire porté en plein visage ?!

 

Avec mes lunettes, je cherche à infléchir cette tendance en jouant sur l'ego, mais de manière positive : « je suis fier de porter des lunettes branchées et écologiques à la fois ».

Sea2See

Je possédais déjà une certaine expérience dans l'entrepreneuriat (social), mais pas du tout dans la mode. Malgré cela, je me suis rendu à un salon d'optique à Milan, avec mon idée et quelques dessins en poche. J'y ai rencontré un producteur des grandes marques, qui s'est montré très enthousiaste ! Peu après, j'ai pris l'avion avec 20 kg de déchets plastiques… et deux mois plus tard, notre premier prototype était fait. Le crowdfunding m'a permis de réunir les fonds nécessaires pour réaliser une première collection. Séduit par le concept et par le produit, un distributeur de lunettes pour des opticiens belges et néerlandais a décidé d'intégrer mes créations à son assortiment. Sea2See était né !

Nous disposons aujourd'hui de 75 modèles de lunettes solaires et optiques dans diverses couleurs, pour les hommes et pour les femmes. Les lunettes Sea2See sont vendues dans 350 magasins en Belgique, aux Pays-Bas, en France, en Espagne, en Grèce, en Allemagne… et ce surtout par des opticiens, mais aussi en ligne. Les prix varient entre 85 et 115 euros. J'espère vendre environ 25 000 exemplaires cette année. Des modèles pour enfants sont également prévus.

 

Le plastique des pêcheurs

Je récolte le plastique dans une trentaine de ports espagnols et collabore à cet effet avec une entreprise qui est la seule autorisée à gérer les déchets. Les ports sont équipés de conteneurs où les pêcheurs peuvent déverser leurs déchets en plastique. Il s'agit tant de leurs propres déchets que de résidus pêchés en mer : filets, cordes, bouteilles… L'entreprise trie ces déchets, qui sont ensuite acheminés par camion vers l'usine italienne. Nous collectons 750 à 1 000 kg par jour, dont 90 % sont utilisables.

 

Les ports sont équipés de conteneurs où les pêcheurs peuvent déverser leurs déchets en plastique. Il s'agit tant de leurs propres déchets que de résidus pêchés en mer : filets, cordes, bouteilles…

Des filets et des cordes des pêcheurs
© Sea2See

Chaque année, plus de 8 milliards de kilos de plastique sont déversés dans les océans. Avec nos 1 000 kg par jour, notre impact est limité. Nous arrivons toutefois à sensibiliser les pêcheurs, qui abandonnent beaucoup de plastique en mer. En effet, pas moins de 27 % des déchets plastiques qu'on trouve sur les plages européennes proviennent de la pêche ! De plus, Sea2See offre aussi un parfait exemple d'une économie circulaire en œuvre. Et surtout : grâce à nos lunettes, le consommateur devient lui-même un ambassadeur de l'environnement !

 

Boutiques Sea2See

La liste de points de vente s'allonge à un rythme régulier. Nous serons bientôt présents aux États-Unis et en Scandinavie. Mais nos lunettes se vendent également sur des bateaux de croisière et dans des hôtels de luxe comme le Raffles. De plus, un nombre croissant de marques qui partagent nos valeurs - Vionnet, Hunstman et La Mer - se disent prêtes à collaborer. Ainsi, La Mer a récemment distribué gratuitement à des milliers de personnes des lunettes conçues spécialement pour l'occasion.

Mais je veux surtout lancer mes propres boutiques de lunettes, et ce d'abord en Belgique et en Espagne. Ces boutiques doivent offrir une véritable « expérience client », un concept très populaire de nos jours. J'espère que les premiers magasins Sea2See ouvriront en décembre.

Pour l'instant, mon plastique ne provient que d'Espagne. L'objectif est d'y inclure non seulement la France, mais aussi le Sénégal et le Kenya, afin de donner un coup de pouce aux communautés du littoral africain. En effet, je souhaiterais les payer pour les déchets tout en proposant des lunettes et des soins ophtalmiques gratuits. Et enfin, j'aimerais fonder – d'abord en Espagne, puis ailleurs – une véritable usine pour le recyclage du plastique. Le monde en a terriblement besoin.

 

Nous disposons aujourd'hui de 75 modèles de lunettes solaires et optiques dans diverses couleurs, pour les hommes et pour les femmes. Les lunettes Sea2See sont vendues dans 350 magasins en Belgique, aux Pays-Bas, en France, en Espagne, en Grèce, en Allemagne…

Ministre Reynders

En 2017, Sea2See a remporté le Chivas Venture, un prix espagnol qui récompense les entrepreneurs sociaux. Grâce à cette distinction, le concept a attiré l'attention de célébrités comme Antonio Banderas et Javier Bardem, pour ne citer qu'eux. Le moindre coup de pouce est bienvenu.

Enfin, j'exprime également ma reconnaissance à l'égard du ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders. Je lui ai fait don d'une paire de lunettes à la conférence de l'ONU sur les océans, qui s'est tenue à New York en 2017. Lors de son discours de clôture, il a mis les lunettes et a cité Sea2See comme un exemple de lutte contre la pollution des océans !

 

www.sea2see.org

 

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