« Soit on organise la transition, soit on la subira »

Joël Tabury
20 septembre 2019
[INTERVIEW] Enrayer la disparition de la biodiversité représente un défi majeur. Lancée il y a deux ans, la campagne #BeBiodiversity s’efforce à sensibiliser les particuliers mais aussi les entreprises belges. Car au-delà du constat attristant, des moyens d’action existent.

 

Glo.be est allé à la rencontre de Pierre Biot, chef du service Biodiversité au sein de la DG Environnement du SPF Santé publique.
L'équipe de Pierre Biot
L'équipe de Pierre Biot

 

Quelles sont les missions du service « biodiversité » ?

Au niveau fédéral, nous travaillons tout d’abord en collaboration avec les services régionaux car la protection et la restauration des écosystèmes sont des thématiques relevant de l’aménagement du territoire (et donc de la compétence des Régions). 
Le niveau fédéral joue un rôle essentiel via la politique de produits qui a de nombreux impacts sur la biodiversité mais aussi en assurant la coordination des engagements internationaux pris par la Belgique dans les domaines liés à la biodiversité. Il s’agit notamment de la Convention sur la biodiversité biologique et ses protocoles de Nagoya sur le partage des ressources, et de Carthagène sur le mouvement transfrontière des OGM. La CITES (Convention on International Trade in Endangered Species of wild fauna and flora) régulant le commerce des espèces  menacées d’extinction ou encore la Commission baleinière internationale, sont deux autres exemples d’organes internationaux où la position belge est déterminée par le fédéral.
Et au cœur de nos attributions fédérales, il y a aussi la sensibilisation du grand public et des entreprises à des modes de production et de consommation « biodiversity friendly » avec la campagne #BeBiodiversity.

 

Quels sont les objectifs de cette  campagne de sensibilisation lancée depuis deux ans ?

Le constat de base est que la biodiversité est plus difficilement comprise et prise en compte que d’autres problématiques environnementales comme les changements climatiques ou les pollutions chimiques.  Avec la campagne #BeBiodiversity, on veut montrer que si chaque acte de consommation a un impact sur la planète, acheter des produits respectueux de la biodiversité est possible (cf. liste des conseils ci-après). Quant aux entreprises, on veut les inciter à produire autrement, en leur montrant que la demande pour des produits plus respectueux de la biodiversité existe et qu’elle ne fait que s’accroître. Il y a là de véritables opportunités pour les entreprises prêtes à  investir de la sorte et à  délaisser  la production de produits plus « nuisibles » en termes de respect de la biodiversité.

 

Quelle est votre approche vis-à-vis des entreprises ?

Actuellement, nous portons nos efforts sur la sensibilisation et  les engagements que les entreprises peuvent prendre. Il est difficile de faire comprendre aux citoyens et aux entreprises que la biodiversité et les services écosystémiques qui en dépendent, ce n’est pas juste la défense des oiseaux et des papillons. Le prisme des implications est immense : la biodiversité nous fournit notre alimentation et notre eau et, on le sait moins souvent, contribue à la gestion des inondations et des changements climatiques.

En plus d’expliquer ce qu’est la biodiversité au sens large et les services qu’elle nous offre, la campagne montre les dangers qui la menacent suite à la surexploitation des ressources, la destruction des habitats, les espèces exotiques envahissantes…

 

Concrètement , comment influencer le secteur privé ?

Nous travaillons avec 5 entreprises pionnières qui ont décidé de s’engager pour la biodiversité et qui en témoignent. Il y a ce qu’une entreprise peut faire sur son terrain ou dans bâtiments. Il y aussi ce qu’elle peut réaliser dans son processus de production ou sa politique d’achat. De nombreuses réalisations qui vont dans ce sens sont détaillées sur la plateforme web www.BiodiversiTree .

En matière d’importation de matières premières, citons, par exemple, la production des téléphones portables. Les plus grandes réserves de minerais nécessaires à leur production se trouvent sous les forêts tropicales africaines. C’est pourquoi nous cherchons à inciter les entreprises belges qui s’approvisionnent en de tels minerais à établir des clauses spécifiques dans leurs carnets de commandes afin d’éviter qu’on ne laisse un désert écologique dans les régions d’exploitation. Pour y parvenir, il faudra organiser des concertations entre les entreprises du secteur et les pays producteurs mais c’est bien-là la voie que nous devons suivre.

 

Comment déplacer les marchés vers des produits plus respectueux de la biodiversité ?

Le but n’est pas d’empêcher les entreprises de produire et les consommateurs d’acheter mais de faire en sorte que les « mauvais produits » soient retirés du marché et remplacés par des produits qui rencontrent les objectifs liés à préservation de nos écosystèmes. Soit on organise la transition, soit on la subira !

 

Ne serait-ce pas plus efficace d’édicter des mesures plus contraignantes ?

Dans les politiques publiques, l’usage actuel est d’abord de développer des partenariats public/privé avec des entreprises qui veulent aller de l’avant, sur une base volontaire, en espérant tirer le secteur vers les objectifs à atteindre. Puis, si on constate que cela ne va pas, que cela ne va pas assez vite ou que les résultats ne sont pas ceux escomptés, on légifère  avec des objectifs contraignants. Les entreprises sont par ailleurs demanderesses d’un level playing field.

Mais on en est pas encore là. A ce stade, on doit d’abord discuter avec nos entreprises. La conscientisation va grandissant et ne se manifeste pas uniquement dans la rue. De plus en plus de personnes, y compris des entrepreneurs, veulent faire bouger les choses. Mais il est légitime qu’en contrepartie, ils ne perdent pas d’argent…

L’État est là pour encadrer le débat et mettre les éventuelles barrières. Mais il ne va pas tout régler. Il y a une coresponsabilité des pouvoirs publics, des citoyens et des entreprises.

 

Alors que nombreux sont les experts qui estiment qu’il est trop tard pour enrayer l’extinction de masse en cours sur la planète, quelles sont les actions plus globales attendues ?

Continuer à vivre au rythme actuel alors que la population mondiale ne fait que croître, n’est plus viable pour la planète. On doit impérativement entamer une transition.

A l’instar de la transition énergétique bas carbone impliquant l’adoption d’objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2030 et au-delà, il faut aussi penser à d’autres transitions comme la transition alimentaire. On ne peut continuer à produire tout ce que l’on produit en Europe ou à le faire venir d’autres continents sans lancer une profonde réflexion sur ce que sont réellement nos besoins en calorie, en protéine. Doit-on pouvoir manger de tout en permanence comme c’est actuellement le cas ? Cette réflexion nécessite un débat de société sur notre alimentation. Cela doit se faire maintenant. On ne peut plus attendre encore 10 ans.

 

Et que peut-on attendre de la prochaine grande conférence sur la biodiversité prévue en 2020 ?

Outre la fixation d’objectifs à un niveau mondial, la Belgique poussera avec d’autres pays à la mise en place d’un système au sein duquel les États s’engageront à des contributions volontaires. Il faudrait copier le système de la COP pour le changement climatique. Nous voulons obtenir un engagement similaire à celui de Paris afin d’inciter chaque pays  à s’engager très concrètement en matière de biodiversité. Et un système d’évaluation efficace doit être mis en place. Car aujourd’hui, nous n’en sommes encore qu’au stade d’engagements politiques non contraignants. Il n’y pas encore de véritables objectifs chiffrés, si ce n’est de stopper la destruction de la biodiversité pour 2020, ce qui ne sera pas atteint. Même si rien n’est encore fixé sur la répartition des efforts par États-membres, ce qui compte c’est d’entamer un processus d’action/évaluation continuée à tous niveaux, en fonction de notre co-responsabilité.

 

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