Switching the poles : pour une coopération mature entre le Nord et le Sud

Chris Simoens
01 décembre 2014
L’Institut de médecine tropicale veut plus que jamais renforcer les partenaires du Sud, car c’est la seule voie vers l’égalité Nord-Sud. Et vers la mise sur la touche, à terme, de l’aide humanitaire.

L’Institut de médecine tropicale (IMT) existe depuis l’époque coloniale de la Belgique. Il en tire d’ailleurs sa situation à Anvers, près des anciens quais du Congo où accostaient les bateaux qui transportaient des malades issus des colonies. L’IMT était avant tout un hôpital pour les personnes revenant des Tropiques et un institut de formation pour celles qui s’y rendaient. Après la décolonisation, en 1960, l’IMT est devenu un centre d’expertise renommé dans les pathologies (animales) tropicales, y compris le sida. L’IMT conjugue recherches, formations et services médicaux. Il comprend une clinique de jour pour patients VIH. Il assure le diagnostic et le traitement de maladies tropicales, propose toutes sortes d’informations sur les risques de maladie courus par les personnes en partance vers des horizons tropicaux (medecinedesvoyages.be) et réalise les vaccinations requises.

 

Accords-cadres

Bien que l’IMT relève depuis 1988 de l’autorité du ministère flamand de l’Enseignement, il n’a jamais perdu son lien avec la Belgique et le monde. Il conclut ainsi depuis 1998 des accords-cadres avec la Coopération belge au développement. Les fonds obtenus lui permettent de renforcer les capacités des partenaires du Sud. En 15 ans, 101 personnes du Sud ont décroché un doctorat et plus de 1 250 étudiants ont reçu une bourse d’études. En outre, la coopération avec les 24 instituts partenaires du Sud a débouché sur plus de 850 publications scientifiques.

Comment l’IMT renforce-t-il ses partenaires du Sud ? «Pas en construisant des labos ou en versant des salaires, car ce serait prendre le risque de se retrouver dans une situation où personne ne se sentirait responsable du projet au terme de celui-ci, de sorte que tout s’arrête. Nous mettons plutôt l’accent sur la formation et le renforcement des capacités de management », déclare Bruno Gryseels, directeur de l’IMT. Autrement dit, en apprenant aux partenaires à organiser un institut et à trouver des fonds par leurs propres moyens.

Un groupe de médecins examine un produit.
© ITG/IMT

Switching the poles

Souvent, les partenaires doivent se lancer alors que leurs pouvoirs publics ne s’intéressent pas vraiment à eux. Il s’agit alors d’obtenir des résultats pour attirer l’attention.

Il est aussi crucial que les instituts partenaires du Sud fixent eux-mêmes leurs priorités de recherche. Les maladies tropicales et le manque de soins de santé dans les pays en développement sont des problèmes qui peuvent et doivent en effet être résolus par ces pays, selon l’IMT. C’est le seul moyen de renforcer durablement les partenaires. « Les collègues d’Anvers nous aident à réaliser les priorités que nous fixons. Cette approche caractérise notre coopération particulière », déclare Dr Halidou Tinto de la Clinical Research Unit of Nanoro (Burkina Faso). « Nous pourrons ainsi progressivement résorber en Afrique le déficit de chercheurs et de personnel bien formé, et mettre le Nord et le Sud sur un pied d’égalité. »

Objectif ? Une relation de partenaires égaux se substituant à la relation traditionnelle donateur-bénéficiaire. Switching the poles, autrement dit, inverser les pôles. C’est aussi le titre du documentaire qui montre en 5 exemples comment réaliser le switch. « L’aide au développement a des limites, la science pas », conclut Gryseels. « Pour un IMT solide, il faut des partenaires solides dans le Sud. »

 

Vaccin contre la malaria au Burkina Faso

Dr Halidou Tinto (Burkina Faso) a décroché son doctorat en 2006 à l’IMT, sur la résistance à la malaria. L’IMT lui a accordé une « bourse de retour » grâce à laquelle il a pu rentrer chez lui et prendre le temps de lever des fonds. Un succès. Via la malaria vaccine initiative (financée par la Fondation Bill et Melinda Gates), il a reçu 7 millions de dollars sur 5 ans. Tinto a fondé la Clinical Research Unit of Nanoro (CRUN), qui réalise des essais cliniques du vaccin contre la malaria (RTS,S). Les pouvoirs publics se sont ensuite intéressés à lui : le village du chercheur a maintenant l’électricité. Son équipe de 254 collaborateurs accueille des chercheurs de toute l’Afrique qui viennent pour apprendre les bonnes pratiques cliniques.

« Au départ, l’IMT a coaché mon équipe pour les essais cliniques. Il nous a montré comment faire du très bon travail. Et c’est pour cela que je suis content de pouvoir rendre la pareille. Dans le cadre de la malaria vaccine initiative, j’ai sous-traité des tâches à l’IMT, qui a pu bénéficier de fonds » explique Tinto.

La maladie est un énorme problème au Burkina Faso : en 2010, environ 5,3 millions de personnes y souffraient de malaria (1 sur 3).  « Si je n’avais pas reçu la bourse de retour, je serais peut-être allé aux États-Unis pour faire une grande carrière. Or, mon travail a maintenant des effets sur la vie de milliers de personnes dans mon pays. »

Photo Halidou Tinto
© ITG/IMT

Leishmaniose au Pérou

Dr Dalila Martínez est une doctoresse péruvienne spécialisée dans les maladies internes. Elle prépare aujourd’hui sa thèse de doctorat à l’IMT avec une bourse « sandwich » : elle travaille alternativement à Anvers et sur le terrain, dans sa base, l’Instituto de Medicina Tropical 'Alexander von Humboldt' (IMTAvH) auquel elle consacre l’essentiel de son temps pour rester en contact avec son pays d’origine.

Son travail porte sur la leishmaniose, une maladie négligée surtout présente dans la jungle et les hautes terres. L’industrie pharmaceutique ne se presse pas pour développer un médicament car la maladie touche principalement des pauvres. C’est pourquoi l’IMTAvH œuvre avec l’IMT pour un meilleur traitement et un diagnostic rapide.

Mais l’IMTAvH étudie aussi d’autres maladies. « Pour le traitement contre les amibes libres, nous utilisons depuis 2008 un cocktail de médicaments. Les Américains ont même repris le protocole. Des étrangers viennent chez nous pour suivre des cours, du même niveau que ceux de la London School », affirme Martínez, ravie de ses études à l’IMT. « J’apprends de chercheurs d’autres pays qui rencontrent les mêmes défis que moi. » Car ce n’est pas facile. « Le Pérou est considéré comme un pays à revenu intermédiaire, mais il ne l’est que de justesse. Le budget public pour les soins de santé compte parmi les plus faibles au monde. »

Photo Dalila Martinez-Medina
© ITG/IMT

Soins de santé plus fiables en Inde

Ancien étudiant de l’IMT, Dr Devadasan a fondé en 2005 l’Institute of Public Health (IPH) à Bangalore (Inde). Sa principale préoccupation est l’obtention de meilleurs soins de santé pour les pauvres. En Inde, une grande part des soins est entre les mains du privé et la qualité laisse souvent à désirer. En effet, pour ouvrir une clinique, aucun certificat n’est requis. En outre, des traitements superflus sont souvent entrepris afin d’alourdir la facture. Mais la population continue à préférer les docteurs du privé car si les soins publics sont gratuits, les files d’attente sont longues et les médecins peu amicaux. Résultat ? Les frais de soins de santé poussent chaque année quelque 60 millions de personnes dans la pauvreté.

C’est là où Devadasan aimerait apporter son aide aux côtés de l’IMT. Il a conçu un programme e-learning unique en gestion des soins de santé, axé sur les professionnels du secteur. Il contribue aussi à la recherche, entre autres sur les lacunes exactes des services sanitaires publics. L’IPH forme aussi des travailleurs sanitaires dans un bidonville de Bangalore.

« Ce qui rend ma relation avec l’IMT si particulière, c’est son solide fondement de confiance et de transparence. Nous traitons d’égal à égal et apprenons l’un de l’autre. Nous avons un véritable partenariat » conclut Devadasan.

Photo N. Devadasan
© ITG/IMT
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