Théodore Trefon : un chercheur en sciences sociales au département des sciences de la Terre

Marloes Humbeeck
25 avril 2019
En décembre 2018, l'AfricaMuseum a rouvert ses portes après cinq ans de rénovation. Pour fêter l'événement, Glo.be vous dévoile les coulisses du centre de recherche du musée. Nous nous sommes entretenus avec le professeur et chercheur principal Théodore Trefon au sujet de son travail au département des sciences de la Terre.

En République démocratique du Congo, Théodore Trefon est un expert en gestion des ressources naturelles. Par le terme « ressources », nous entendons toutes les substances générées par la nature, telles le pétrole, les minéraux, le bois, l'eau et même les terres agricoles.

Théodore Trefon est titulaire d’un bachelier en philosophie et d'un doctorat en études africaines à l'Université de Boston. Il est donc autodidacte dans le domaine des ressources naturelles.

 

Recherche interdisciplinaire

Terminer des études de philosophie pour ensuite travailler au département scientifique d'un musée ? Cela peut paraître quelque peu étrange pour d'aucuns. Pourtant, ce phénomène est de plus en plus fréquent dans l'actuel paysage scientifique. « En effet, les scientifiques prennent aujourd'hui conscience que, pour progresser dans la gestion des ressources naturelles à l'échelle mondiale, nous devons d'abord comprendre la dynamique sociale qui la sous-tend », déclare Théodore Trefon.

Depuis le début de sa carrière à l'AfricaMuseum en 2006, le professeur Trefon a participé à plusieurs projets interdisciplinaires. Ces projets associent de multiples disciplines académiques pour des résultats plus complets. Cette approche interdisciplinaire est très utile car l'étude des ressources naturelles va au-delà des sciences exactes pures. Elle traite aussi des structures de pouvoir, de l'économie politique et des systèmes de croyances culturels.

Le développement d'un réseau de partenaires africains constitue une priorité pour le musée. Théodore Trefon se rend donc régulièrement au Congo, où il travaille avec des chercheurs locaux. Ils élaborent ensemble des plans d'étude, cherchent des ressources financières, mettent des projets en œuvre, et écrivent des livres et articles. « Le plus grand défi consiste à exploiter des idées théoriques pour entreprendre des actions dans le domaine de la gestion durable des ressources naturelles. »

Le chercheur souligne la grande importance des études dans ce secteur. « Une meilleure compréhension des défis liés à la gestion des ressources naturelles permettra d'apporter plus facilement des changements positifs. »

Une approche interdisciplinaire est très utile car l'étude des ressources naturelles va au-delà des sciences exactes pures. Elle traite aussi des structures de pouvoir, de l'économie politique et des systèmes de croyances culturels.

Le paradoxe congolais

Le Congo est un cas exceptionnel du point de vue des ressources naturelles. Le pays se caractérise en effet par une série de paradoxes particuliers. Tout d'abord, le Congo possède énormément de ressources naturelles et par conséquent aussi un potentiel incroyable. Sa surface agricole pourrait nourrir plus d'un milliard de personnes, soit l'ensemble de la population africaine ! Pourtant, en manque de nourriture, le Congo se voit  contraint d'importer en grande partie ses denrées alimentaires.. 

Ensuite, son budget ne s'élève qu'à cinq milliards de dollars pour une population d'environ 85 millions d'habitants. En comparaison, le budget de l'État belge est 50 fois plus élevé, bien que notre pays soit 80 fois plus petit. Enfin, mentionnons le paradoxe de la croissance sans développement. Si les données macroéconomiques font état d'une croissance de l'économie congolaise, les indicateurs économiques du pays n'ont pas remonté dans le classement. Le Congo demeure à l'avant-dernière place mondiale selon l'Indice du développement humain des Nations Unies. En bref, malgré les richesses dont regorge le Congo, ses habitants restent pauvres.

Qui ou quelle en est la cause ? « Nous ne pouvons désigner un coupable en particulier. Les acteurs politiques et économiques aux niveaux national et international et les systèmes de croyances ont tous leur part de responsabilité dans cette situation. En étudiant ces causes interdépendantes, nous auront une meilleure compréhension du piège de la pauvreté ("poverty trap") dans lequel a été pris le Congo. Comment y est-il tombé et comment peut-il en sortir ? ». Théodore Trefon est en effet convaincu que « la richesse économique du Congo sera largement tributaire du mode de gestion de ses ressources naturelles ». 

La surface agricole du Congo pourrait nourrir plus d'un milliard de personnes, soit l'ensemble de la population africaine !

L'importance des systèmes de croyances

Le professeur Trefon donne une forte dimension sociale à sa branche. Il souhaite comprendre dans quelle mesure les différences culturelles affectent le mode de gestion des ressources naturelles. Après 25 ans de travail au Congo, il peut affirmer avec certitude que les systèmes de croyances jouent un rôle déterminant. 

À cet égard, la principale différence culturelle entre les sociétés occidentale et congolaise a trait à ce que les sociologues appellent l'agentivité (« agency »). Ce terme fait référence à la capacité des individus à agir en toute indépendance et à faire leurs propres choix. L'Occident est empreint d'un fort sentiment d'agentivité. Nous avons la conviction de pouvoir progresser si nous travaillons dur. En d'autres termes, nous pouvons prendre notre destin en main.

Trefon with hunters in Congo
Prof. Trefon avec des chasseurs au Congo

Nombre de Congolais, en revanche, s'en remettraient à l'incontestable volonté de Dieu, convaincus que leur destin est façonné depuis les cieux. Par conséquent, ils ne changeraient pas de manière rapide et radicale leur manière d'agir. Et en définitive, selon Théodore Trefon, leurs actions n'influeraient pas sur l'inéluctable cours des choses.

Le scientifique se remémore une discussion avec un fermier local au sujet de la biodiversité : « Nous avons tenté de lui expliquer l’importance de la biodiversité  et lui avons dit que ses enfants ne verraient probablement jamais d'éléphant si nous ne parvenons pas rapidement à mettre fin au braconnage. Savez-vous ce qu'il m'a répondu ? "Vous continuez à me dire de faire ceci et cela ou les éléphants disparaîtront. Eh bien, j'ai entendu dire que des dinosaures vivaient autrefois sur Terre. Nous pouvons vivre sans eux, il me semble." Ces systèmes de croyances ne sont en soi pas irrationnels, mais ils compliquent la gestion des ressources naturelles. »

D'un autre côté, un fort sentiment d'identité nationale et d'unité anime le Congo. Par le passé, l'idée de diviser le pays avait émergé car le territoire était jugé trop vaste pour en assurer une gouvernance efficace. Mais cette proposition s'est heurtée à une forte résistance de la population locale. En effet, les Congolais se sentent liés par un sentiment de fierté devant la beauté, les habitants et la culture de leur pays.

Établir un cadre

Théodore Trefon insiste sur la difficulté à mettre sur pied des projets qui ont une réelle influence positive sur la gestion des ressources naturelles. « Nous devons tenir compte de différents facteurs tout en fournissant un cadre juridique, économique et social. Si l'une des trois composantes fait défaut, le projet ne se concrétisera jamais. »

Ce fut le cas des projets dans le domaine de la foresterie sociale au Congo, auxquels il a participé. Les projets de ce type ont pour objectif de conférer aux communautés des droits sur leur pays et sur leurs ressources naturelles. L'aménagement du territoire, les systèmes de propriété foncière et les plans de gestion intégrés doivent y veiller. En février 2016, un nouveau décret a permis de fixer un cadre juridique autorisant les communautés locales à gérer leurs forêts.

Trefon a découvert que l'existence d'un tel cadre juridique ne résout pas pour autant tous les problèmes. « Il y a en effet une grande différence entre ce qui est légal et ce que les gens considèrent comme légitime. De nombreux Congolais n'acceptent pas de devoir demander aux autorités une pièce leur donnant des droits sur leurs terres, qu'ils travaillent depuis des années sans être en la possession de ce type de document. Car qu'est-ce qui empêcherait le gouvernement de soudainement revenir sur sa position ? »

De plus, le cadre juridique a été introduit avant même qu'il existe un cadre économique. Alors que pour mener à bien les projets dans le domaine de l'agriculture sociale, des ressources financières et un soutien administratif sont nécessaires. Répondre à ces conditions n'est pas une mince affaire dans un pays en proie à une si grande pauvreté. C'est pourquoi la plupart des projets dans ce domaine sont aujourd'hui portés par des ONG environnementales internationales.

« Autrement dit, nous disposerions d'une législation qui soutiendrait un certain projet mais en l'absence d'une stratégie correspondante qui améliore la situation de la population, cette loi demeurerait vide de sens. Nous devons établir un cadre conforme aux souhaits et besoins des communautés. À cet égard, il faut tenir compte des aspects sociaux, politiques et économiques. »

Nous devons tenir compte de différents facteurs tout en fournissant un cadre juridique, économique et social. Si l'une des trois composantes fait défaut, le projet ne se concrétisera jamais.

Théodore Trefon

Une nouvelle vision du Congo

La pauvreté persistante et le mode de gestion des ressources naturelles au Congo sont problématiques. Néanmoins, Théodore Trefon souhaite également mettre en avant les aspects positifs du pays : « À travers ma recherche sur les richesses naturelles du Congo, je veux démontrer que ce pays a beaucoup à offrir. Les gens ne parlent pas assez souvent de la splendeur naturelle du Congo. »

C'est précisément pour cette raison que la galerie des ressources (resource gallery) est l'endroit préféré de Trefon dans le musée. Cette salle présente de manière très attrayante la diversité des richesses du Congo et de l'Afrique centrale. Les forêts, minéraux et animaux sauvages peuvent tous être admirés dans cette galerie. « Bien trop souvent, le Congo fait parler de lui pour sa pauvreté et non pour sa beauté », explique le professeur Trefon. « Je pense que la galerie des ressources parvient à montrer le pays sous un angle nouveau. »

« De manière générale, on peut affirmer que la rénovation du musée est un grand succès », poursuit-il. « En premier lieu, le musée présente le Congo et ses relations avec la Belgique sous un nouveau jour. Jadis, les Congolais étaient dépeints selon un point de vue paternaliste : c'était à nous qu'il incombait de les "civiliser". Aujourd'hui, le musée représente simplement le Congo comme une culture riche. En outre, le nouveau musée se montre très ouvert par rapport à la relation difficile et inégale de la Belgique avec son ancienne colonie. »

D'après Trefon, cette nouvelle vision du Congo peut avoir des effets positifs sur l'avenir : « Je crois que le musée peut jouer un rôle important dans l'amélioration de la relation avec le Congo. Chacun, belge ou congolais, est le bienvenu et peut s'y exprimer. »

Lorsque nous croisons un groupe d’élèves, Trefon remarque avec enthousiasme : « Pour certains de ces enfants, cette visite au musée est leur première rencontre avec l’Afrique.  Grâce à cette excursion, ils prendront davantage conscience de la problématique du colonialisme belge. À cela s’ajoute qu’ils apprennent à apprécier la valeur de la culture africaine. »

Je crois que le musée peut jouer un rôle important dans l'amélioration de la relation avec le Congo. Chacun, belge ou congolais, est le bienvenu et peut s'y exprimer. 

Théodore Trefon

Un regard positif sur l'avenir

Ces 25 dernières années, Théodore Trefon a pris toute la mesure de la difficulté à gérer les ressources naturelles. Il continue néanmoins à nourrir de l'espoir pour le futur : « J'ajouterai enfin que les Congolais sont talentueux, intelligents et travailleurs et qu'ils disposent bien entendu des ressources naturelles requises. Cobalt, coltan, bois, potentiel hydro-électrique et produits agricoles... la République démocratique du Congo les possède tous. »

En outre, le chercheur a noté que les citoyens sont de mieux en mieux informés. Autrefois, les gens étaient souvent laissés dans l'ignorance. L’essor des médias sociaux a contribué à rendre plus efficace l'échange d'informations. « Cela apparaît très clairement dans les résultats des dernières élections », fait-il remarquer. « Je trouve que la population congolaise a fait preuve d'une grande maturité dans ce contexte. Il s'agit d'une bonne nouvelle étant donné qu'une avancée du processus démocratique exerce également une influence positive sur la gestion des ressources et sur la répartition équitable des richesses. »

« Tous ces aspects m'amènent à penser qu’à terme, les Congolais montreront la voie », affirme Trefon d'un ton décidé. « L'État se réformera et se rétablira de lui-même. Quand ce jour viendra, ce ne sera plus qu'une question de temps avant que la gestion des richesses naturelles s'améliore. »

RD Congo Ressources naturelles
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