Un peuple aux abois

Benoit Dupont
01 avril 2016
Le conflit syrien entre dans sa cinquième année et les premières victimes en sont les populations civiles. Des millions de déplacés en Syrie-même ou en dehors des frontières. La crise humanitaire est sans précédent. La Syrie est exsangue. Des villes entières sont complètement détruites. Les besoins sont gigantesques. Besoins financiers, logistiques, alimentaires, sanitaires. Priorité à l’urgence, à la survie. La communauté internationale est-elle à la hauteur de cet enjeu avant tout humain?

L’enfer de Madaya

Dans l’obscurité, le froid et la pluie, les premiers camions d’un convoi humanitaire d’une cinquantaine de véhicules commencent à décharger leur cargaison tant attendue : nourriture, médicaments, couvertures. Nous sommes le 12 janvier 2016, à Madaya, ville syrienne d’environ 40.000 habitants, assiégée depuis plus de six mois et coupée de tout ravitaillement depuis mi-octobre. Hommes, femmes, enfants en situation de survie attendent désespérément cette aide dont ils sont privés depuis trop longtemps. « Des foules de gamins affamés », déplorait Sajjad Malik, représentant du UNHCR (Agence des Nations Unies pour les réfugiés) en Syrie. Ils en sont réduits à manger des feuilles, de l’herbe, des animaux domestiques. On y recense 28 morts depuis début décembre, de faim, de froid ou faute de soins. Les civils sont pris au piège, encerclés par les forces du régime syrien. Le convoi est mené par les Nations Unies, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et le Croissant-Rouge syrien. Les humanitaires y découvrent une situation dramatique : « 400 personnes doivent être évacuées immédiatement, elles sont en grand danger de mort », a déclaré Stephen O’Brien, responsable des opérations humanitaires de l’ONU. Elles sont malades, souffrant de malnutrition. Ce jour-là, les convois atteindront également les villes de Foua et Kafraya. En effet, l’enfer de Madaya n’est pas un cas isolé, d’autres villes se trouvent dans des situations similaires. En tout, près de 400.000 citoyens syriens vivent ou survivent dans ces villes où il manque de tout, encerclées par l’armée syrienne ou par les forces rebelles.

On y recense 28 morts depuis début décembre, de faim, de froid ou faute de soins.

Des millions de déplacés

Le conflit syrien est particulièrement complexe de par le nombre de parties en présence : le régime syrien et ses alliés, l’opposition (rebelle au pouvoir de Bachar el-Assad mais très divisée en son sein), les islamistes (EI/État islamique ou Daech, le Front al-Nosra) qui rêvent d’un état islamique et les Kurdes qui tentent de constituer leur propre état. A cela, il faut ajouter les interventions aériennes des forces étrangères qui se focalisent sur un ennemi commun : l’EI/Daech, bien que les intérêts et les cibles des intervenants soient divergents. Cette complexité entraîne aussi une dispersion des violences à travers toute la Syrie et ne laisse aucun répit aux civils qui sont contraints de prendre des décisions lourdes de conséquences pour eux-mêmes et pour leurs familles : rester sur place si c’est encore possible ou partir s’il n’est pas trop tard... Être assiégé, bombardé, tué, réduit en esclavage ou partir sur les routes de l’exil, si on en a les moyens, et endosser le sort peu enviable de réfugié. A tout prix : essayer de se protéger, de fuir les violences et la barbarie qu’ils n’ont pas choisies. Cette situation catastrophique implique pour une grosse majorité des Syriens un besoin vital d’assistance humanitaire, d’une ampleur sans cesse croissante. La crise humanitaire est sans précédent. Début 2016, on estime à 13,5 millions le nombre de Syriens nécessitant une aide humanitaire et à 4,5 millions de civils en zones assiégée ou difficilement accessible. On dénombre 6,5 millions de personnes déplacées, 4,5 millions de réfugiés. Plus de 250.000 victimes !

 

Début 2016, on dénombre 6,5 millions de personnes déplacées, 4,5 millions de réfugiés.

Les flux de réfugiés se dirigent en premier lieu vers des zones plus sûres en Syrie-même, ce sont les déplacés, les Internally displaced persons (IDPs). D’autres s’exilent vers les pays voisins (Turquie, Liban, Jordanie, Irak et Égypte). Enfin, certains tentent de rejoindre nos contrées, pour y trouver asile. Tous se retrouvent dans des situations très précaires. Dans les camps, la priorité est de fournir aux occupants de l’eau potable, des vivres, des soins de santé, des installations sanitaires et une protection. En dehors des camps, l’aide se concentre sur l’hébergement et la distribution de chèques alimentaires. Certains projets organisent la scolarisation des enfants syriens.

Un père et son enfant dans un camp de réfugiés
© The World Bank/Dominic Chavez

La Belgique libère 75 millions d’euros

Lors de la Conférence de Londres, intitulée « Supporting Syria & the Region », qui s’est tenue les 3 et 4 février 2016, la communauté internationale et les donateurs se sont réunis avec pour objectif d’élaborer un plan de soutien innovant et ambitieux afin de venir en aide aux Syriens. Les besoins étaient estimés à 9 milliards dollars. La Belgique s’y est engagée à consacrer 75 millions d’euros aux interventions humanitaires en Syrie et dans les pays voisins (la Jordanie, le Liban et la Turquie), pour la période 2016-2017. Cette aide doit permettre d’assurer des conditions de vie dignes aux réfugiés qui sont restés dans la région, en soutenant les secteurs de la santé, de l’éducation, et en garantissant des conditions sanitaires acceptables et un accès facilité au marché de l’emploi. « Le soutien et l’engagement de la communauté internationale peuvent faire la différence », selon notre Premier Ministre, Charles Michel.

 

 

Depuis le début du conflit, la Belgique a déjà octroyé 83,8 millions d’euros d’aide directe en Syrie et dans les pays voisins,

Depuis le début du conflit, la Belgique a déjà octroyé 83,8 millions d’euros d’aide directe en Syrie et dans les pays voisins, soit via les « Emergency Response Funds », soit via des interventions exécutées par les ONG, les NU ou le CICR (Glo.be 4/2015, p.26). Si l’on y ajoute l’aide à l’Irak, la somme s’élève à 90,2 millions d’euros. Notre pays contribue également aux frais de fonctionnement de plusieurs organisations internationales actives sur le terrain, ainsi qu’à des fonds humanitaires globaux. Il s’agit dans ces cas de financement indirect dont on ne peut calculer la quote-part belge pour une crise spécifique.

La société civile tire la sonnette d’alarme

Le constat est sans appel. Les belligérants ne cessent de violer les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU et le droit international humanitaire. Les infrastructure civiles, telles que les écoles, les hôpitaux, les habitations, sont directement visées. D’importantes zones sont assiégées, privant leurs occupants du minimum vital. Les conditions de vie du peuple syrien ne font que se dégrader au fur et à mesure que le conflit se prolonge et s’intensifie. Outre un financement suffisant, négocié avec succès à la Conférence de Londres, les acteurs humanitaires réclament un engagement politique de la communauté internationale dans son ensemble, afin de condamner les atteintes au droit international humanitaire, d’obtenir l’accès humanitaire permanent et sans entrave et de garantir les droits des réfugiés. Ces demandes pressantes ont été présentées aux dirigeants politiques dans une déclaration conjointe sous forme d’un « appel pour mettre fin aux souffrances en Syrie ». Lors de sa visite à Damas le 21 janvier, Filippo Grandi, Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, a déclaré : « Les gens ont besoin de notre aide. Tout nouveau cas d’un enfant mourant de faim serait terrible. » Il a ajouté : « La crise en Syrie est la plus importante crise que doit gérer le HCR. »

Bâtir un processus de paix autour de la table des négociations réunissant les parties qui souhaitent construire un avenir serein pour la Syrie, est la seule solution. La diplomatie onusienne s’y attèle en invitant les protagonistes à négocier à Genève.

Le drame syrien se joue aux portes de l’Europe, un peu plus de 4000 kilomètres séparent Damas de Bruxelles. Dans un monde globalisé, ce sont nos voisins.

 

 

Un quartier du camp de réfugiés de Zaatari en Jordanie où sont hébergés 80 000 réfugiés syriens. 23 juin 2015.
© The World Bank/Dominic Chavez
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