Un regard épuré sur les traditions

Chris Simoens
01 juin 2015
Les Occidentaux ont souvent l'impression que dans d'autres cultures, les femmes sont soumises et que ce sont les hommes qui décident. Mais est-ce toujours le cas?

Lorsque les hommes se consacraient il y a 10.000 ans à l'agriculture, il existait des sociétés plus complexes. Ils avaient besoin d'une organisation. La famille, le clan, mais aussi le rapport homme-femme étaient alors des éléments importants. La femme s'occupait de la maison (le « foyer »), tandis que l'homme s'affairait surtout à l'extérieur. Il existe de nombreuses variantes de ce modèle dans diverses cultures, certaines plus extrêmes que d'autres.

Ainsi, en Arabie Saoudite, les femmes vivent très séparées des hommes et doivent demander l'autorisation d’un « protecteur » masculin (père, frère ou mari) pour tout et pour rien. Au Vietnam, les fils s'occupent des parents lorsqu'ils sont vieux. A leur mort, ils appliquent les rituels ancestraux. Les usages mettent une telle pression sur les parents pour qu'ils aient un fils que les embryons féminins sont souvent avortés.

En Occident, les églises chrétiennes ont dominé pendant des siècles et ont mis l'homme en avant en tant que leader. La femme a cependant bataillé dur pour s'émanciper au cours du 20ème siècle. En outre l'ONU a reconnu l'égalité entre la femme et l'homme comme étant un droit de l'homme universel. La question du genre est donc devenue un thème fondamental de la coopération au développement. Les projets doivent veiller à ce que l'égalité entre hommes et femmes soit respectée. C'est ainsi que l'on a pris l'habitude de considérer les usages homme-femme de manière très critique (et souvent avec réprobation) dans d'autres cultures. Or, l'impression que l’on a de l'extérieur ne correspond pas toujours à l'expérience vécue de l'intérieur.

Apprenons à regarder sans juger et à laisser le choix aux autres

Sabine Kakunga

Polygamie

Félix Kabutu (RD Congo), expert du genre et professeur invité à l'Université de Gand, cite à titre d'exemple le groupe ethnique des Chowke, qui vit surtout en Angola, en Zambie et en RD Congo. « Depuis l'extérieur, vous avez l'impression que les hommes sont les patrons et qu'ils dirigent les femmes. Or, ils appliquent une répartition des tâches équitable. La femme s'occupe des enfants, qui sont aussi sous l'autorité de ses frères. L'homme va à la chasse et fournit à la famille ce dont elle a besoin. » L'égalité s'exprime lors de l'initiation où les garçons accèdent au monde adulte. Ils sont circoncis et en apprennent notamment plus sur leur lien avec leurs ancêtres et avec Dieu. Ils apprennent qui ils sont et que leur vie ne peut pas être complète sans une femme. Ils promettent finalement d'être un homme digne. Nous retrouvons un tel rapport homme-femme dans pratiquement toute l'Afrique subsaharienne.

Sabine Kakunga (RD Congo), responsable de l'Afrique centrale au CNCD-11.11.11, estime qu'il y a trop de clichés. « Ok, les femmes travaillent aux champs et les hommes relèvent les pièges. Mais ces rôles spécifiques aident la famille à survivre. L'homme et la femme s'aiment vraiment ! » La polygamie est jugée inacceptable en Occident. « Or, les femmes qui l'acceptent ont leurs raisons ! Elles sont parfois soulagées de ne plus devoir s'occuper de leur époux ». Et que penser de l'usage selon lequel au décès du mari, son frère reprend sa femme ? « Au moins, la femme n'est pas abandonnée et ses enfants ne doivent pas mendier. » Ce sont finalement des solutions qui ont été pensées pour survivre. Il n'existe pas encore d'Etat bien organisé avec une sécurité sociale. « Le système occidental est-il bien meilleur avec toutes ces séparations ? Apprenons à regarder sans juger et à laisser le choix aux autres. »

Femmes vendant de la nourriture
© Trias/Isabel Corthier

Horloge biologique

D'après Sabine Kakunga, les praticiens du développement ne peuvent pas faire une fixation sur les pratiques et leurs conséquences. Ils doivent par contre se demander pourquoi on agit de la sorte. Quelles en sont les raisons ? Les parents envoient par exemple plus facilement leurs fils que leurs filles à l'école. Pourquoi? « Une prime scolaire doit être versée. Une mère de 8 enfants n'a pas les moyens de tous les envoyer à l'école. Elle opte donc pour les garçons. Pas parce qu'ils étudient mieux, mais parce qu'elle craint que ses filles deviennent des enfants-mères. Car dans ce cas, elle devrait aussi s'occuper de ses petits-enfants. » Si les filles ont la chance d'aller à l'école, les parents hésiteront souvent à leur permettre de suivre des études supérieures. Pourquoi ? « Parce que leur horloge biologique les inquiète. Ils veulent que leur(s) fille(s) ai(en)t des enfants à temps pour assurer l'harmonie au sein du couple. » De nombreux facteurs expliquent donc le comportement des gens.

L'inégalité à l'école est en grande partie responsable de la position désavantagée de la femme. Sabine Kakunga: « Les hommes scolarisés connaissent mieux « le monde ». S'ils savent que l'on peut gagner de l'argent avec des pommes de terre, ils les cultiveront et les exporteront. Mais les femmes cultivent uniquement des pommes de terre pour la famille et vendent le surplus sur un marché local. Elles ne connaissent rien d'autre. » L'enseignement gratuit est donc essentiel pour éliminer les inégalités.

Des enfants et une femme manipulent des petites branches feuillues devant le feu
© Greenpeace/Reynaers

Colonisation

Tant Felix Kabutu que Sabine Kakunga soulignent que la colonisation et la modernité ont fortement déstabilisé le rapport équitable, traditionnel entre l'homme et la femme.Felix Kabutu: « La colonisation a vu l'introduction du salaire. Les hommes pouvaient gagner de l'argent grâce à leur travail. Les femmes s'occupaient par contre du ménage et des enfants, des activités non rémunérées qui ont progressivement été considérées comme de moindre valeur. Le colonisateur a aussi interdit la chasse sans permis. La tâche principale de l'homme a été supprimée. Les garçons ont donc été envoyés à l'école, car les familles ont compris que cela pouvait rapporter. » L'église a introduit la notion de « soumission » de la femme à son mari. Un lien a alors été créé entre l'homme, l'argent et la supériorité.

D'après Felix Kabutu, il y avait peu de violence domestique dans la société traditionnelle. Elle était freinée par la possibilité de la femme de rompre le mariage, et l'homme perdait alors la face. Il ne pouvait effectivement pas honorer sa promesse d'être un homme digne. « Cela a changé avec la rémunération et l'introduction de la famille au sens restreint « homme-femme-enfants ». L'homme s'est d'une part considéré comme étant le seul à pouvoir subvenir aux besoins de sa famille, sa femme n'étant pas scolarisée. D'autre part, il devait non seulement suivre ses propres enfants, mais aussi ceux de ses sœurs et il n'en avait pas suffisamment les moyens. Cela a entraîné une crise importante, notamment chez les Bemba (Zambie). Les hommes ont commencé à boire et à devenir violents. » Ils sont devenus très attachés à l’image qu’ils donnaient à l’extérieur. Ils voulaient montrer qu'ils avaient de l'argent, de l'autorité sur leur femme... Et ils préféraient dépenser leur argent dans la boisson plutôt que de l'investir, par exemple dans un élevage de poulets, dont les femmes savaient s'occuper. Les femmes sont donc progressivement devenues plus visibles, en tant qu'entrepreneuses, à des postes élevés. Et bien que l'image machiste persiste, les hommes respectent le travail de leur femme.

Felix Kabutu trouve donc qu'il est bon que des projets visent les femmes, mais les hommes ne peuvent pas être exclus. Finalement, une société se compose de femmes et d'hommes. Le dialogue est lui aussi essentiel, avec les citoyens, les chefs, les leaders religieux. Ce n'est que de cette manière que nous pouvons apprendre à connaître le système de l'intérieur et comprendre pourquoi les gens agissent comme ils le font... Et à abandonner la vision occidentale.

 

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