Une Belge à la tête de la Banque mondiale

Chris Simoens
23 septembre 2019

Petit coup d'œil dans les coulisses...

 

Nathalie Francken est directrice adjointe au Conseil d'administration de la Banque mondiale depuis novembre 2018. Mais en quoi consiste exactement sa fonction ? Voici son histoire.
Portret van Nathalie Francken

 

Qui ?

Nathalie Francken, directrice adjointe au siège de la Banque mondiale à Washington

 

Quoi ?

Dans son rôle de directrice adjointe du groupe électoral auquel appartient la Belgique, elle participe au processus de décision au sein du Conseil d'administration sur les projets et stratégies de la Banque mondiale.

 

Pourquoi ?

La position belge en matière de coopération internationale se doit d'être relayée auprès de la Banque mondiale, éradiquer l'extrême pauvreté et mutualiser la prospérité constituent des impératifs.

Parcours à l'étranger

Travailler à l’étranger, ainsi que le secteur de la coopération au développement, sont depuis toujours des aspects qui m'ont attirée. Mes études d'ingénieur agronome – avec spécialisation en économie agricole – m'ont offert l'occasion de partir au Salvador dans le cadre de ma thèse. J'y ai mené une enquête auprès de 300 ménages pour l'ONG Trias. L'objectif était d‘examiner l'impact des microcrédits – des prêts de faible montant – sur la sécurité alimentaire.

Dans la phase initiale de mon doctorat, le siège de la Banque mondiale à Washington demandait de l'aide pour traiter une multitude de données sur la réforme agraire en Afrique occidentale. Je me suis attelée à cette tâche avec beaucoup d'enthousiasme pendant trois mois, avant de poursuivre mes études.

Par la suite, j'ai régulièrement vécu à l'étranger. Par exemple, j'ai travaillé en tant qu’économiste à la Banque africaine de développement en Tunisie et en Tanzanie. Cet organisme consiste en une banque régionale de développement qui, sur le modèle de la Banque mondiale, accorde des prêts avantageux aux pays en développement. En Tanzanie, j'ai également travaillé pour Irish Aid, l'organisation irlandaise pour le développement.

À plusieurs reprises, la Banque mondiale a recroisé mon chemin. Il est vrai que j'ai exercé la fonction de consultant dans différents départements, tant à Washington que dans le bureau de représentation à Madagascar.

J'ai également assuré le rôle de responsable de production dans une entreprise alimentaire. Nous importions des produits alimentaires d'Afrique du Nord. Cette expérience a énormément enrichi mes connaissances sur le secteur privé dans les pays en développement.

Juste avant de m'envoler pour entrer dans ma nouvelle fonction à Washington, j'étais présidente du conseil d'administration de l'Agence belge de développement (Enabel), j'ai également enseigné et effectué des recherches à la KU Leuven. J'ai en outre rempli la fonction de conseiller auprès de la Direction générale Coopération au développement et Aide humanitaire dans le cadre d'un projet d'appui politique.

En somme, j'ai suivi un parcours varié qui m'a correctement préparée à assumer mes tâches actuelles au sommet de la Banque mondiale.

La Banque mondiale poursuit deux objectifs majeurs : (1) éradiquer l'extrême pauvreté d'ici 2030 (objectif 3 %) et (2) assurer une croissance durable qui bénéficie également aux 40 % les plus pauvres de la population.

Un géant pour la coopération au développement

Il n'est pas exagéré de dire que la Banque mondiale est le plus grand institut mondial de coopération au développement (voir cadre). Elle poursuit, de concert avec les autres institutions du Groupe de la Banque mondiale (GBM), deux objectifs majeurs : (1) éradiquer l'extrême pauvreté d'ici 2030 (objectif 3 %) et (2) assurer une croissance durable qui bénéficie également aux 40 % les plus pauvres de la population. Pour atteindre ces objectifs, elle s'articule autour de trois axes : (1) accélérer la croissance économique inclusive et durable ; (2) accroître l'investissement dans les ressources humaines ; et (3) améliorer la résistance aux chocs et aux crises d’ampleur mondiale. Cette approche dite « 2 x 3 » s'inscrit pleinement dans la politique belge de développement ainsi que dans les Objectifs de Développement durable (ODD).

La Banque mondiale est une vaste organisation employant plus de 16 000 personnes et dont le budget administratif avoisine les 2,8 milliards de dollars. 189 pays y sont représentés et le personnel est issu de quelque 177 États. Un environnement ultra international où il est très agréable de travailler. Mais comment organiser pareille structure ?

Le Groupe de la Banque mondiale, qui est-il et quelles sont ses activités ?

 

Le Groupe de la Banque mondiale se compose de 5 institutions :

 

1.         La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD)

2.         L’Association internationale de développement (IDA)

La BIRD et l'IDA forment la Banque mondiale, en particulier la division qui accorde des subventions ou des prêts (avantageux), une assistance technique et d'autres formes d’aide aux institutions publiques des pays en développement. Il s'agit principalement d'importants projets d'infrastructure tels que l'électrification rurale au Mali, l'amélioration des transports publics à Abidjan (Côte d'Ivoire), l'accès à l'eau et l'amélioration des services agricoles en Somalie.

 

3.         Société financière internationale (IFC)

L'IFC accorde des prêts aux entreprises privées qui investissent dans les pays en développement et peuvent détenir une prise de participation dans le capital.

 

4.         Agence multilatérale de garantie des investissements (MIGA)

La MIGA - une homologue mondiale de la société belge Credendo - fournit des garanties d'investissement aux investisseurs privés contre les risques politiques. Objectif : stimuler l'investissement étranger dans les pays en développement.

 

5.  Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI)

Le CIRDI est la première institution mondiale de règlement des différends internationaux en matière d'investissement.

 

La Belgique verse une contribution annuelle variable à la Banque mondiale. En 2018, ce montant s'élevait à 59,40 millions d'euros.

Un siège au Conseil d'administration

La Banque mondiale est dirigée par un Conseil d'administration composé de 25 administrateurs et de leurs suppléants. Chaque administrateur représente un pays ou un groupe de pays. J'occupe moi-même le poste de directeur adjoint du « groupe électoral » dont fait partie la Belgique. L'Autrichien Günther Schönleitner est administrateur depuis novembre 2018. Le Luxembourg, l'Autriche, la Hongrie, le Kosovo, la Slovaquie, la Slovénie, la République tchèque, la Turquie et la Biélorussie font partie du même groupe électoral.

Je suis non seulement directeur adjoint de la BIRD et de l'IDA, mais aussi de l’IFC (voir cadre) et de la MIGA. En collaboration avec M. Schönleitner, je suis tous les dossiers discutés au Conseil d'administration : les différents projets, stratégies, etc. Nous représentons les points de vue de tous les pays de notre groupe électoral. Ce dernier est également membre de la commission du budget et de la commission pour la bonne gouvernance et les questions administratives.

 

J'occupe moi-même le poste de directeur adjoint du « groupe électoral » dont fait partie la Belgique. Le Luxembourg, l'Autriche, la Hongrie, le Kosovo, la Slovaquie, la Slovénie, la République tchèque, la Turquie et la Biélorussie font partie du même groupe électoral.

Portret vann Heidy Rombouts
Heidy Rombouts
Portret van Marlène Beco
Marlène Beco

 

Une équipe fantastique de 8 conseillers – dont 2 Belges, Marlène Beco et Heidy Rombouts – nous apporte son aide indispensable. Ils préparent minutieusement tous les dossiers avant de les présenter au Conseil d'administration. Ils assurent également les contacts avec les autorités compétentes dans les pays de notre groupe électoral. Marlène (SPF Finances) se concentre essentiellement sur l'Afrique centrale et les dossiers des entreprises belges. Heidy (SPF Affaires étrangères) se consacre principalement aux dossiers de l'Afrique orientale et australe. Elle est par ailleurs experte en coopération internationale dans les situations de fragilité et de conflit.

Nous faisons également partie d'un comité informel qui lutte pour l'égalité des genres au sein du Conseil d'administration. À l'heure actuelle, seulement 18 % des membres du Conseil d'administration sont des femmes ! La représentation belge donne déjà le bon exemple : elle se compose exclusivement de femmes. Il s'agit d'une pure coïncidence, seuls les meilleurs candidats sont sélectionnés. Néanmoins, je suis fière que le ministre Alexander De Croo prenne à cœur la question de l'égalité des genres.

 

Priorités belges

Au sein du GBM, nous promouvons –  Marlène, Heidy et moi-même – les priorités de la politique belge en matière de coopération internationale. Bien entendu, cette mission implique une étroite collaboration avec nos ambassades et avec les collègues du SPF Affaires étrangères et du SPF Finances à Bruxelles.

Siéger à la commission du budget nous permet de surveiller de près l'utilisation à bon escient de la contribution belge à la Banque mondiale – et celle des autres pays du groupe électoral. Nous préparons également les réunions du GBM, avec nos collègues à Bruxelles, mais aussi à l'ambassade à Washington et au Fonds monétaire international. Nous accompagnons par ailleurs les visites des ministres belges et de leurs délégations.

Quatre ouvriers sur le chantier d'une centrale hydroélectrique en construction (Vietnam)
© Mai Ky/World Bank

Dans la mesure où la Banque mondiale soutient de grands projets d'infrastructure, il est intéressant pour de nombreuses entreprises belges d'en profiter. C'est pourquoi nous les informons de ces possibilités, en coopération avec les différentes agences pour l'entrepreneuriat international (Flanders Investment and Trade (FIT), Agence Wallonne à l'Exportation et aux Investissements étrangers (AWEX) et Brussels Invest & Export).

Nous facilitons également les échanges entre le Groupe de la Banque mondiale, nos centres belges de connaissance et notre société civile. La Banque mondiale n'est pas seulement une banque d'investissement, c'est aussi un centre de connaissances et de conseil de premier plan. Elle est à la pointe dans le domaine de l'économie du développement. Elle dispense également de nombreuses conférences ainsi que des formations et des cours intéressants.

 

Cinq paires d'yeux

Je pense que, d'une manière générale, la Banque mondiale s’en sort bien, même si je comprends les critiques. Les projets ne profiteraient pas toujours aux plus démunis ou nuiraient à l'environnement, etc. Le Conseil d'administration s'efforce d'y remédier. Le 1er octobre 2018, par exemple, un nouveau « cadre environnemental et social » est entré en vigueur. Nos prédécesseurs du groupe électoral belge y ont largement contribué.

Désormais, les problèmes qui peuvent se présenter dans le domaine social et environnemental seront traités de manière plus systématique. Pensez au changement climatique, à l'égalité de participation et d'implication des acteurs ou à l'impact sur les conditions de travail. En fait, le GBM dispose de cinq « paires d'yeux » qui surveillent son fonctionnement et l'ajustent le cas échéant : l'inspection, l’audit interne, un groupe d'évaluation indépendant, un département d'intégrité institutionnelle et un ombudsman pour l'IFC et la MIGA.

Le GBM dispose de cinq « paires d'yeux » qui surveillent son fonctionnement et l'ajustent le cas échéant : l'inspection, l’audit interne, un groupe d'évaluation indépendant, un département d'intégrité institutionnelle et un ombudsman pour l'IFC et la MIGA.

Pour la fin de l'année, une nouvelle stratégie concernant les opérations dans des contextes fragiles et des situations sensibles aux conflits sera parachevée. D'ici 2030, la moitié des pauvres vivront dans des environnements instables ou dans des pays en guerre. L'extrême pauvreté augmentera de façon exponentielle. Le GBM ne peut donc atteindre ses objectifs que s'il peut agir efficacement dans ces pays. Cela exige une méthode de travail différente, du personnel qualifié, des procédures plus flexibles et des partenaires plus forts. La nouvelle stratégie fournit une orientation sur la façon dont le GBM devrait agir dans de telles situations et peut contribuer à réduire la fragilité et les conflits.

 

Promouvoir l'expertise belge

Le Groupe de la Banque mondiale se compose de 73 Belges sous contrat à durée indéterminée et d'environ 70 consultants sous contrat temporaire. En 2018, le ministre Alexander De Croo a signé un accord avec la Banque mondiale pour permettre à de jeunes talents belges d'entrer à la banque. Nous essayons également de donner davantage de visibilité aux programmes de recrutement existants et prévoyons une visite en Belgique en octobre 2019.

Pour ma part, j'occuperai le poste de directeur adjoint pendant 2 à 4 ans. La suite reste encore à déterminer. En tous les cas, la vie à Washington DC est très agréable, c’est une ville calme et très diversifiée avec beaucoup de verdure et des aires de jeux pour nos enfants de 7 et 5 ans. Les musées sont gratuits et les spectacles musicaux ne manquent pas.

Nos enfants fréquentent une école publique américaine, et nous sommes vraiment impressionnés par l'hospitalité de l’établissement et sa façon de les intégrer en tant que non-anglophones.

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