Du minerai de conflits dans nos appareils électroniques

Trang Dao & Joeri Surdiacourt
01 décembre 2016
Smartphones, tablettes, ordinateurs, consoles de jeux et téléviseurs sont omniprésents dans notre vie . Pourtant, rares sont les personnes à se soucier du processus de production de ces gadgets. Notre électronique de pointe a un prix : des vies humaines.

Minerais de conflits

Les appareils électroniques contiennent des minerais : tel est le cœur du problème. Dans les pays en développement, le secteur minier constitue souvent une source de profit qui attire des groupes armés comme un aimant. La problématique des minerais de conflits, en particulier l'étain, le tantale, le tungstène et l'or (les 3TG), ainsi que les violations des droits de l'homme qu’elle entraîne, frappent principalement l’Afrique centrale, notamment la République démocratique du Congo. Pourtant, un changement est en marche.

Fabrication d’appareils électroniques en usine.
© Fairphone

Dans les pays en développement, le secteur minier constitue souvent une source de profit qui attire les groupes armés comme un aimant.

Grâce à la loi Dodd-Frank (voir encadré), les seigneurs de guerre congolais perdraient leur emprise sur les minerais de sang. « Auparavant, les groupes armés contrôlaient presque tous les sites miniers », explique Justine Bihamba, une activiste congolaise à Goma. « Aujourd'hui, nous constatons qu'ils évitent de se montrer ici. La loi Dodd-Frank a braqué les projecteurs sur les activités illégales ».

Un rapport (S/2016/466) du groupe d'experts des Nations Unies sur la RD du Congo confirme cette tendance. « Il a été plus difficile aux groupes armés de tirer profit de l’exploitation des minerais d’étain, de tantale et de tungstène sur des sites d’extraction où l’exercice du devoir de diligence (due diligence) a été étendu ». Cependant, le rapport note que les groupes armés restent activement impliqués dans l'exploitation minière, le commerce et l'exportation d’autres matières premières telles que l'or.

Outre la loi Dodd-Frank, d'autres initiatives luttent contre les minerais de conflits. Le Regional Certification Mechanism des Grands Lacs distingue les mines conflictuelles de celles situées dans des régions sans tension. Le programme iTSCi accompagne les entreprises dans leur devoir de diligence et l'achat de minerais issus de zones à risques ; les Certified Trading Chains certifient les pratiques minières et le commerce de minerais éthiques.

Ces systèmes ne sont toutefois pas infaillibles, ils coexistent sans coordination. En outre, certaines zones du Congo sont exclues, ce qui permet à des minerais de sang de se retrouver dans les chaînes d'approvisionnement hors conflits. La contrebande des minerais se poursuit sans relâche. En outre, les rapports montrent que des certificats légitiment sur le marché noir rwandais ces minerais de conflits.

En juin 2016, le Parlement européen a adopté une loi afin de contrôler le commerce de ces produits. Les entreprises actives sur le marché européen sont obligées de vérifier si les matières premières importées financent des rebelles armés ou encouragent le travail des enfants. La loi imposerait de limiter les 3TG dans le monde entier, pas seulement en Afrique centrale. Des problèmes se posent également en Colombie, où les FARC tirent des revenus de l’exploitation du cuivre. Tout ce qui ne relève pas des 3TG – par exemple, les produits semi-finis - reste cependant hors de portée.

Qu’est-ce que la loi Dodd-Frank?

La loi américaine Dodd-Frank a été votée en 2010 afin d'éviter une nouvelle crise financière. Elle stipule entre autres que les entreprises américaines cotées en bourse qui utilisent les minerais d'Afrique centrale doivent en indiquer la provenance. Elles sont également tenues de vérifier si ces produits financent des groupes armés.

Deux hommes portent des sacs de minerai
© Bas Van Abel / Waag Society

Processus de production

Nos appareils électroniques sont fabriqués par des sociétés telles que Foxconn. Ce fabricant taïwanais travaille entre autres pour Apple, HP, Sony et Nokia. En 2010, la compagnie s’est trouvée au centre de l’attention après plusieurs articles dans les médias sur le nombre élevé de suicides, résultant de conditions de travail effroyables : bas salaires, journées interminables, heures supplémentaires et lieux de travail dangereux.

Les mauvaises conditions de travail en Asie font souvent la une des médias. Au cours des dernières années, les salaires ont pourtant augmenté dans les sociétés chinoises. Cette augmentation, cependant, ne peut être attribuée à une politique commerciale intentionnelle : le gouvernement chinois a adopté des lois garantissant un salaire minimum.

Un rapport de l’European Trade Union Institute (Flexible workforces and low profit margins) montre que Foxconn exporte les « systèmes de travail chinois » vers les filiales européennes. Des usines tchèques ont ainsi installé des dortoirs afin d’accélérer la rotation des équipes ; la Turquie multiplie les contrats de stage et d'apprentissage et en Hongrie, le revenu moyen mensuel d'un ouvrier est de 294 euros.

Samsung n’est pas en meilleure posture. Le géant coréen de l'électronique, contrairement à d'autres entreprises du secteur, produit plus de 90 % de ses produits en interne. Il est également connu pour sa politique active contre les syndicats. Les médias signalent souvent l’isolement ou l’exclusion intentionnelle de dirigeants syndicaux. Les longues heures de travail entraînent fatigue chronique et stress.

L'utilisation de substances toxiques est un autre problème courant ; par exemple, le benzène cancérogène est utilisé dans des produits de nettoyage pour des composants électroniques. Un rapport de l'ONU révèle que depuis janvier 2015, 350 employés de l'industrie coréenne de l'électronique souffrent de graves problèmes de santé (cancers, dépression de la moelle osseuse et anomalies des organes génitaux). 130 travailleurs, pour la plupart des jeunes femmes, y ont déjà laissé la vie. Les entreprises d’électronique rechignent à divulguer des informations sur l'utilisation de produits chimiques. Samsung affirme qu’il s’agit de secrets commerciaux qui ne sont donc pas destinés au public.

une minière équitable en Ouganda

 

Un label commerce équitable pour une mine d'or ougandaise

En Ouganda, l'association minière de petite taille Sama a reçu le premier label de commerce équitable. Le site minier garantit une extraction équitable de l’or. Le Trade for Development Centre (TDC) - une initiative de la Coopération belge au Développement - soutient la mine afin qu'elle puisse bénéficier davantage du label.

Pour obtenir le label, Sama devait entre autres réduire considérablement la quantité de mercure, substance toxique utilisée pour isoler l'or du minerai aurifère. Le TDC veut contribuer au financement d’un équipement spécial rendant inutile l'utilisation du mercure.

En outre, le TDC aide Sama dans sa recherche de nouveaux clients et en matière de sensibilisation et de lobbying. Les communautés et les autorités locales doivent être informées des avantages écologiques, sociaux et économiques du label.

Fairphone : les premiers smartphones équitables

Fondée en 2013 à Amsterdam, Fairphone plaide pour un entreprenariat socialement responsable. L’entreprise œuvre pour l'électronique équitable (voir Glo.be, 3/2014) et produit un smartphone équitable avec des minéraux garantis « sans conflit ».  Au cours du processus de production, les conditions de travail font l’objet d’une attention particulière.

Via le crowdfunding, Fairphone essaye de conscientiser les utilisateurs aux aspects sociaux et environnementaux. En outre, l’entreprise espère convaincre les multinationales d’évoluer vers un mode de production plus durable.  Ainsi, Apple et Acer ont adopté quelques mesures concrètes.

Récemment, les usines de production travaillant pour Apple ont participé au Third Party Audit, une évaluation indépendante par des tiers. Apple a identifié deux objectifs importants : 1) l’introduction des procédures de diligence et 2) le rapportage d’incidents et la résolution des problèmes. En 2010, les inspecteurs d’Apple ont constaté de nombreuses infractions dans une usine de production chinoise. Mais celle-ci n’a pas été pénalisée. Apple a essayé d’améliorer les conditions de travail en collaborant avec elle.

La société Acer a aussi fait des efforts. Elle exige de ses fournisseurs qu’ils se conforment aux droits de l’homme dans toute la chaîne de production selon les lignes directrices du OCDE (voir encadré). En organisant régulièrement des formations, Acer cherche à assurer un environnement de travail sain et sécurisé, à améliorer les conditions de travail et à promouvoir la santé et l’hygiène.

Depuis 2013, Acer est membre du Public-Private Alliance for Responsible Minerals Trade (PPA). Le soutien d’Acer et des autres partenaires à cette initiative renforce l’expertise et la capacité de PPA dans ses projets liés aux minéraux « sans conflit » dans la région africaine des Grands Lacs.

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