Le lait local : un potentiel énorme pour l’Afrique de l’Ouest

Antoine Delers
20 mai 2019
La filière laitière locale représente un vecteur important de développement durable en Afrique de l’Ouest, où l’élevage agro-pastoral et l’agriculture occupent une place centrale. Malgré les nombreuses contraintes que subissent les éleveurs et les éleveuses, de nombreuses initiatives existent pour promouvoir la production locale.

Le potentiel économique

 

L’élevage et l’agriculture occupent une place fondamentale pour les membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), à laquelle s’ajoute la Mauritanie. Dans cette région africaine, la production du lait local présente un énorme potentiel de développement économique et durable, soit des milliards de litres par an (600 millions au Nigéria, 500 millions au Mali, 200 millions au Burkina Faso, etc.). Elle est assurée par quelque 48 millions d’éleveurs transhumants et agro-éleveurs, couvrant environ 50 % de la consommation locale. Entre 2000 et 2016, la production a augmenté de plus de 50 %. La commercialisation locale de lait représente une importante source de revenus pour les éleveurs et les éleveuses. Toutefois, la filière du lait local ne satisfait pas encore les besoins de la région. Le reste de la consommation ouest-africaine est assuré par du lait en poudre importé. À titre d’exemple, dans la ville de Bamako au Mali, 90 % du lait consommé provient de poudre.

Dans la ville de Bamako au Mali, 90 % du lait consommé provient de poudre.

Les atouts

 

La production de lait local permet de répondre à différents Objectifs du Développement durable :

  • La lutte contre la pauvreté (ODD1) ;
  • La lutte contre l’insécurité alimentaire (ODD2) ;
  • L’autonomisation des femmes (ODD5), qui s’occupent de la traite, de la transformation et de la vente du lait.

 

La production laitière locale joue en effet un rôle important au niveau de la sécurité alimentaire et nutritionnelle, mais pas seulement. Elle permet aussi de valoriser le potentiel économique des zones pastorales et agropastorales, de créer des emplois ruraux (près de 80 % de la population vit dans les campagnes), de réduire la pauvreté et l’exode rural, et de réduire la dépendance alimentaire de l’Afrique de l’Ouest. Il s’agit d’un marché porteur qui constitue une véritable opportunité pour la filière locale, à condition que les politiques menées au Nord comme au Sud encouragent la production locale, plutôt que les importations.

Des enfants africains boivent du lait
© Vétérinaires Sans Frontières

La concurrence de la poudre de lait européenne

 

La filière locale fait toutefois face à des contraintes majeures : problèmes au niveau de l’alimentation et de la santé de l’animal, manque d’infrastructures, de matériel et de dispositifs de contrôle de qualité, manque d’investissements de la part des États africains, dérèglement climatique et pauvreté des sols. Pour surmonter ces contraintes, il faut une véritable politique laitière, qui privilégie la production locale. Les acteurs de la filière locale de l’Afrique de l’Ouest sont également confrontés à des importations croissantes de poudre de lait européenne, vendue moins cher que le lait local.

 

L’Union européenne est en effet le plus grand producteur de lait, avec 145 millions de tonnes en 2018. La suppression des quotas en 2015 a fait exploser la production de lait de l’UE, qui se tourne vers le marché mondial pour écouler son surplus, sous forme de fromages, de beurre et de poudres de lait. Les exportations ont doublé en 2 ans, passant de 6 % de la production totale en 2017 à 12 % aujourd’hui. Un nouveau mélange de poudre de lait écrémé réengraissé en matières grasses végétales (principalement l’huile de palme), exporté par l’Union européenne, prend une part grandissante du marché ouest-africain. Il est vendu environ 30 % moins cher que la poudre de lait entier.

 

Il s’agit d’une concurrence déloyale pour les producteurs locaux, qui en subissent les lourdes conséquences. De plus, contrairement à ce que l’on pourrait penser, les producteurs européens ne bénéficient en rien des exportations vers l’Afrique de l’Ouest. Ils vendent souvent leur lait à des prix inférieurs aux coûts de production. La Politique agricole commune (PAC) et les Accords de partenariats économiques (APE) de l’Union européenne encouragent cette tendance de surproduction de lait et d’exportation croissante des surplus. Renforcer la filière locale et équitable de produits laitiers en Afrique de l’Ouest nécessitera de revoir les politiques européennes.

Les acteurs de la filière locale de l’Afrique de l’Ouest sont également confrontés à des importations croissantes de poudre de lait européenne, vendue moins cher que le lait local.

Quelques initiatives en faveur de la filière locale en Afrique de l’Ouest

 

Vétérinaires Sans Frontières

La Belgique soutient la filière laitière locale, notamment grâce à Vétérinaires Sans Frontières,  une ONG qui soutient l’agriculture et l’élevage dans huit pays africains (Burkina Faso, Burundi, RD Congo, Mali, Niger, Ouganda, Rwanda et Tanzanie). Ils aident les populations à améliorer leur élevage et à se construire un avenir meilleur. Pour ce faire, Vétérinaires Sans Frontières intervient à tous les maillons de la chaîne de production : l’alimentation du bétail, la santé des troupeaux et l’hygiène de l’animal ; la collecte, la conservation, le transport et la transformation du lait ; et enfin, sa commercialisation. Grâce à ses efforts, l’ONG a permis d’augmenter la quantité et la qualité du lait transformé en laiterie, mais aussi de créer de nombreux emplois, aussi bien pour les hommes que pour les femmes.

 

Fairebel et Fairefaso

La Belgique contribue aussi à inverser la tendance grâce à son label de lait équitable Fairebel. Il existe en effet depuis longtemps des convergences entre les éleveurs européens et ouest-africains. Ces dernières années, ces relations se sont intensifiées et de nouveaux projets ont vu le jour. Par exemple, la « marque de plaidoyer » du lait équitable Fairefaso a été créée au Burkina Faso, grâce au partenariat entre l’Union nationale des Mini-laiteries et Producteurs du Lait local au Burkina Faso (UMPL-B), Fairebel, Fairefrance et Oxfam. Ces labels de qualité et d’équité constituent un tremplin de résilience pour les petits producteurs locaux, car ils pourront maximiser la vente de leurs produits à un prix rémunérateur. D’autres marques de lait équitable ont été mises en place en Afrique de l’Ouest, comme Fairesen au Sénégal et Fairemau en Mauritanie.

 

CEDEAO et Union européenne

Des initiatives institutionnelles voient également le jour. Citons par exemple l’Offensive régionale de la CEDEAO pour la promotion du lait local, lancée sous les pressions des organisations de producteurs. Cette initiative vise à augmenter la production de lait frais, la collecte, ainsi qu’à promouvoir un environnement propice au développement de la filière locale. Une refonte de la fiscalité et des droits de douane pourrait être envisagée.

Au sein de l’Union européenne, des voix commencent à s’élever aussi. Par exemple, le Comité européen des régions demande une régulation des marchés, tandis que la Commission du développement du Parlement européen plaide en faveur d’une meilleure cohérence politique lors de la prochaine réforme de la PAC.

 

« Mon lait est local »

Il existe également des initiatives de terrain comme « Mon lait est local », lancé en juin 2018 par 6 coalitions nationales de l’Afrique de l’Ouest. L’objectif est de revendiquer la priorité à la filière laitière locale, en établissant des partenariats avec les laiteries, les institutions publiques, les producteurs européens, ainsi que les consommateurs urbains et locaux.

Surproduction de lait : ici et ailleurs, les éleveurs boivent la tasse.

Depuis plusieurs années, le secteur laitier européen est en surproduction. Celle-ci entraîne une chute des prix et empêche les éleveurs européens de vivre de leur travail. Leur lait est acheté à bas prix, puis écoulé sur les marchés ouest-africains. Mais lorsqu’il arrive là-bas… ce n’est plus vraiment du lait ! C’est plutôt une poudre écrémée qui a été réengraissée à l’huile de palme et qui coûte jusqu’à 30 % moins cher que le lait local. Ce faux lait envahit et étouffe la filière locale et les éleveurs africains.

 

N’exportons pas nos problèmes. Ici et ailleurs, soutenons les éleveurs !

Pour dénoncer cette situation, SOS Faim, Oxfam-Solidarité, Vétérinaires Sans Frontières, le CFSI, l’European Milk Board et la campagne ‘Mon Lait est Local’ d’Afrique de l’Ouest ont lancé la campagne « N’exportons pas nos problèmes ».

 

Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site de campagne www.nexportonspasnosproblemes.org. Vous pourrez y visionner une courte vidéo d’animation pour comprendre la problématique en 2 minutes et télécharger le dossier d’explication. À partager sans modération !

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