Pollution, tueur de masse silencieux

Koen Vandepopuliere
01 septembre 2015
Le changement climatique est une préoccupation mondiale. Mais il existe d’autres problèmes environnementaux, largement sous-estimés. Exemple ? L’intoxication au plomb, au mercure ou au chrome fait d’innombrables victimes, entraîne des maladies graves et est même la première cause de mortalité dans les pays en développement.

 

On observe chez les enfants exposés à de faibles quantités de plomb une perte de 5 à 15 points de quotient intellectuel

La pollution tue plus de 8,9 millions de personnes chaque année, dont la grande majorité (8,4 millions) dans des pays à revenu faible ou intermédiaire, principalement des enfants. Le taux de mortalité attribuable à la pollution est 3 fois supérieur à celui du paludisme et 14 fois supérieur à celui du sida. La plupart des malades ne décèdent pourtant pas et vivent en état d’extrême faiblesse.

Causes

Pour gagner sa vie, il faut parfois faire des choses dangereuses. À Thiaroye-sur-Mer, village des environs de Dakar (Sénégal), Seynabou démantèle des batteries de voiture, fait fondre certains éléments et récupère le plomb, métal précieux. Même lorsqu’elle est enceinte ou allaite, à l’intérieur de sa maison ou sur le terrain la jouxtant. Le plomb est pourtant une neurotoxine qui endommage le cerveau de manière permanente. Empoisonnement rime avec difficultés de concentration, pertes d’équilibre, tremblements des mains. On observe chez les enfants exposés à de faibles quantités de plomb une perte de 5 à 15 points de quotient intellectuel (QI). Il est avéré que les enfants présentant une forte plombémie courent plus de risques de présenter ultérieurement une inclinaison à la violence ou des comportements criminels. Le système immunitaire est également atteint. En cas de doses élevées, c’est la mort assurée. Seynabou a perdu 5 enfants, mais elle n’a pas d’autre choix pour nouer les deux bouts. 20 millions d’êtres humains sont logés à la même enseigne.

L’intoxication mercurielle est un autre problème courant. L’orpaillage occupe 17 millions de personnes, notamment sur le fleuve Amazone en Amérique latine. Mais le mercure utilisé occasionne notamment des troubles neurologiques (timidité excessive, irritabilité rapide), une baisse du QI, une faiblesse musculaire, des atteintes rénales.

Plus de 25 millions de personnes vivent de la récupération de déchets métalliques. Mais les sols fortement pollués, héritage d’anciens sites industriels et miniers abandonnés, sont à la source de nombreux problèmes de santé. À Kabwe (Zambie), une mine de plomb et ses fours de fusion sèment la mort et la désolation dans la ville voisine de 300.000 habitants.

La pollution au chrome touche plus de 15 millions de personnes, avec par exemple les activités de tannage au Bangladesh et dans de nombreux autres de pays. Le recyclage de tubes cathodiques libère des particules nocives de plomb et cadmium. Les gaines plastiques des câbles incinérés génèrent des dioxines et des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), sans oublier les agents toxiques libérés par les fours à fusion, la galvanisation, la production de substances chimiques…

Des hommes recyclent des métaux
© GAHP

Transfrontière

Quelques 200 millions de personnes voient leur santé gravement compromise par la pollution : un chiffre 20 fois plus élevé que celui des décès. Et pour la plupart, ce ne sont pas des activités malsaines qui en sont la cause. Les particules toxiques, véhiculées par l’air ou l’eau, voyagent de village en village, de pays en pays. On en trouve même dans l’alimentation.

Les facteurs de risques environnementaux expliquent plus de 80 % des maladies planétaires couramment signalées, avec 13 à 20 % de cancers. Dans les pays à revenu faible et intermédiaire, ce pourcentage est encore plus élevé, avec une charge de morbidité imputable à la pollution s’élevant à 94%. L’Occident est lui aussi touché : le mercure pollue le thon et d’autres poissons de consommation. On trouve aussi des traces d’arsenic et d’autres métaux lourds dans le riz.

Quelques 200 millions de personnes voient leur santé gravement compromise par la pollution

Lourd tribut

Aux conséquences sur la vie humaine s’ajoutent les répercussions économiques. Maladies chroniques et incapacités de travail fréquentes grèvent l’enveloppe des soins de santé. En 2005, une enquête a établi que la pollution par les dérivés du mercure réduit la productivité économique annuelle des États-Unis de 8,7 milliards de dollars, un manque à gagner lié à la perte de QI observée auprès de 600.000 enfants. Les dégâts économiques dans les pays à revenu faible et intermédiaire sont plus graves encore. La facture de la pollution de l’air, provoquant asthme, cancers et crises cardiaques, se chiffrerait entre 6 et 12 % du produit national brut (PNB). En 2013, la Chine a ainsi perdu 843 milliards d’euros, soit 10 % de son PNB.

Mais le bulletin n'est pas que négatif. Des moyens de lutte existent. Nombre de pays riches ont éliminé les sources de pollution les plus nocives et développé expertise et savoir-faire. L’heure est venue de transférer ces connaissances aux pays pauvres, avec les moyens nécessaires. Une part du budget investi par les pays riches suffira. L’appareil de détection des sites pollués, par exemple, tient aujourd’hui dans la paume de la main.

Les pays allouent en moyenne 1 à 2 % de leur PNB à l’environnement. L’Union européenne, dont les problèmes les plus graves se conjuguent au passé, a dépensé en 2013 plus de 108 milliards d’euros tandis que la Belgique déboursait 3,8 milliards d’euros. Dans certains pays pauvres, la facture ne devrait pas dépasser quelques centaines de milliers d’euros. Mais leur parcours ne fait que commencer et ils doivent faire face à d’innombrables défis de la plus haute urgence.

Lac pollué par les déchets miniers en Bolivie
© IRD

Objectifs du millénaire ou protection du climat ?

Certains Objectifs du Millénaire – réduction de la mortalité infantile (objectif 4), amélioration de la santé maternelle (objectif 5), lutte contre les maladies (objectif 6) et environnement durable (objectif 7) – sont mis en péril par la pollution. Cette thématique pourtant cruciale est devenue moins prioritaire ces dernières décennies, le changement climatique et la biodiversité figurant au sommet de l’ordre du jour environnemental. Le fait que la pollution soit un facteur de risque et non une maladie masque le danger.

L'aide au développement a permis d’assainir la zone où Seynabou démantelait les batteries. Les villageoises ont reçu de l’argent pour acheter tables de culture et matériel et font pousser arachides, oignons, tomates, haricots et autres plantes. Aujourd’hui, une ribambelle d’enfants en bonne santé égaient Thiaroye-sur-Mer. Le bien-être futur du Sénégal repose aussi sur leurs épaules.

Pour en savoir plus

http://www.gahp.net/new/

http://ec.europa.eu/eurostat

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