Prisonnière de la prostitution en Amazonie

Helena Spriet
14 octobre 2019
By the name of Tania entraîne le spectateur dans une histoire tragique consacrée à l'exploitation sexuelle. Les réalisatrices, Bénédicte Liénard et Mary Jiménez, cherchent à sensibiliser le public en lui dévoilant la terrible réalité de l'exploitation sexuelle au Pérou. 

« Il existe un endroit où vivent des hommes riches, riches à tel point qu'ils saupoudrent d'or les filles qu'ils aiment ». Ce conte a attiré Tania dans les mines d'or où elle a été forcée de se prostituer.

La jeune fille témoigne au poste de police de ce qu'elle a vécu. Elle essaie de s'exprimer avec précision, mais l'ordre et les détails ne lui reviennent pas clairement. Des flashbacks lui passent par la tête : la mort de sa grand-mère, la rencontre avec une transgenre sympa qui la pousse finalement à la prostitution et à l'esclavage, la danse avec les autres filles, son Ruben bien aimé... Les terribles événements qu'elle a vécus la rendent confuse. Lentement, son esprit se détache de son corps et elle perd sa propre identité.

By the name of Tania raconte l'histoire d'une jeune fille péruvienne que la traite des êtres humains fait sombrer dans la prostitution. Le film sortira dans les salles belges le 23 octobre.

Tania au poste de police
© Clin d'oeil films

Prostitution et exploitation : le côté obscur de l'Amazonie

Le spectateur s'attache immédiatement à Tania et, comme elle, se laisse emporter dans la spirale de la déshumanisation. Bénédicte Liénard et Mary Jiménez, les deux réalisatrices de By the name of Tania, dénoncent la terrible tragédie qui sévit au Pérou où la traite et l'exploitation des êtres humains sont encore trop fréquentes. Dans des conditions de vie difficiles, le corps des femmes est très souvent le premier élément soumis à l'exploitation.

« Dans des endroits isolés, souvent au cœur de l'Amazonie, les multinationales exploitent des mines d'or pour lesquelles elles recrutent des mineurs », explique Bénédicte Liénard. « De grands groupes d'hommes y vivent donc isolés de la civilisation, ce qui représente aussi une mine d'or au sens figuré pour les proxénètes. Ils y installent des bars et des maisons closes, souvent peuplés de jeunes filles mineures et vulnérables destinées à détendre les ouvriers après le travail. » Une fois que les filles y vivent, après avoir cédé aux belles paroles des proxénètes, elles ne peuvent plus s'échapper. Perdues au fin fond de l'Amazonie, entourées par la mafia, elles sont empêtrées dans les filets de l'esclavage.

Une fois que les filles y vivent, après avoir cédé aux belles paroles des proxénètes, elles ne peuvent plus s'échapper. Perdues au fin fond de l'Amazonie, entourées par la mafia, elles sont empêtrées dans les filets de l'esclavage.

La plupart d'entre elles sont mineures, ce qui est évidemment illégal et complique l'estimation du nombre de victimes. Le gouvernement péruvien a connaissance de la gravité et de l'ampleur de la situation, cependant il n’intervient que rarement. La police dispose souvent de trop peu d'effectifs et de ressources. De plus, la mafia a la main mise sur la quasi-totalité des mines et de l’Amazonie.

Les mineurs eux-mêmes sont également exploités. Lors de la réalisation de leur précédent film Sobre las brasas, Bénédicte et Mary ont constaté que la recherche de l'or exerce un attrait fascinant pour de nombreux Péruviens qui rêvent de devenir riches. « Mais c'est un mythe, un mythe sur la richesse. Trouver de l'or devient une addiction, comme la drogue. Même dans des situations misérables, les mineurs continuent à chercher de l'or jusqu'à ce qu'ils tombent » explique Bénédicte Liénard. 

 

Nouvelle approche : entre faits et fiction

Au fond de nous, nous savons que de telles situations existent. Pourtant, nous essayons souvent de repousser cette évidence dans un coin de notre conscience. Afin de lutter contre cette tendance, Bénédicte Liénard et Mary Jiménez adoptent une nouvelle approche avec ce film hybride. Selon les deux femmes, les cinéastes disposent de deux méthodes : faire un film SUR ou AVEC l'autre. Elles ont résolument opté pour ce dernier choix. 

Gros plan de Tania en soirée avec des arbres en arrière-plan
© Clin d'oeil films

By the name of Tania n'est ni un documentaire ni une fiction, mais une œuvre intermédiaire. Le personnage de Tania repose sur plusieurs témoignages. L'histoire décrit ainsi la vie de nombreuses jeunes filles au Pérou. De plus, Lydia, qui incarne le rôle de Tania, a réellement été victime d'abus sexuels. Le policier Vázquez, par exemple, joue son propre personnage. Les réalisatrices se sont inspirées, entre autres, des témoignages qu’il avait recueillis sur une clé USB. Elles ont également réalisé des recherches approfondies sur des récits similaires.

 

Vivre l'expérience

Bénédicte et Mary veulent avant tout que le spectateur vive l'expérience, qu'il ressente ce que vit Tania. Elles refusent de montrer des images explicites et de tomber dans le voyeurisme. Le cinéma est un canal véhiculant des sentiments ou de l'expérience. Si le spectateur apprend de ses sentiments, l'impact sera finalement beaucoup plus important, les deux femmes en sont convaincues. Le public connaît déjà l'histoire de la femme qui se prostitue, mais c'est l'expérience personnelle qui doit interpeller le spectateur et le convaincre. Les deux réalisatrices veulent communiquer le déroulement d’un processus de déshumanisation : une adolescente est transformée en esclave et  devient prisonnière de cette condition. En exposant ce processus, elles ambitionnent d'émanciper le spectateur.

Selon les réalisatrices, survivre à la situation dramatique du Pérou implique presque une dissociation du corps et de l'esprit. De plus, le film utilise des images de l'Amazonie pour illustrer métaphoriquement le voyage psychologique de Tania.

Tania regarde l'Amazonie par la fenêtre d'un bateau.
© Clin d'oeil films

Un succès international

Les réalisatrices ont voulu sensibiliser le public à ce problème. La projection du film à Lima a remporté un franc succès. Nombre de Péruviens ignoraient encore ce problème ou refusaient de l’admettre. Le film a déjà reçu un très bon accueil au niveau international, il a été présenté en première mondiale au prestigieux festival du film de la Berlinale. Présenté à Namur au FIFF, le Festival International du Film Francophone, il a également remporté le prix spécial du jury ainsi qu’un prix pour la meilleure photographie. Faisant actuellement le tour du monde pour participer à de nombreux autres festivals de cinéma renommés, By the name of Tania sortira dans les cinémas belges le 23 octobre.

 

De meilleures conditions de vie pour l'équipe de tournage

Les deux réalisatrices ne se contentent pas de tourner un film, elles essaient aussi d'améliorer les conditions de vie de leur équipe dont elles rémunèrent les membres un peu chaque jour (selon les normes locales) et ce en groupe, en toute transparence. Cela permet aux collaborateurs d'apprendre à gérer un budget. « À la fin du projet, les principaux acteurs reçoivent un petit capital. Nous veillons à ce que les protagonistes puissent étudier. Nous avons financé les études de Lidia (Tania) et de Fiorella (la transgenre). » La réalisation du film assure donc l'émancipation des collaborateurs qui y participent. « Nous sommes des femmes engagées, tant sur les plans éthiques que politiques, et nous espérons exercer une influence positive sur les personnes qui prennent part à notre projet. »

 

La Coopération belge au Développement a consacré 35.000 euros à la réalisation de By the name of Tania. Vous souhaitez en savoir plus sur le soutien de la Coopération belge au développement en faveur du cinéma ? Lisez Le film : arme d’éducation massive à la citoyenneté mondiale.

 

Citoyenneté mondiale Pérou Droits de la femme
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