Rendre ce que nous avons appris de l'Inde

Chris Simoens
08 octobre 2018
La perturbation du système agricole conduit de nombreux agriculteurs indiens au désespoir et au suicide. Johan D'hulster, producteur de légumes biologiques, essaie donc de leur transmettre l'estime de soi. Il leur permet également de renouer avec leur riche tradition agricole dont l'Occident a entre autres retiré la technique du compostage.

Qui ?

Johan D'hulster, producteur de légumes biologiques

 

Quoi ?

Chaque année, il se rend en Inde pendant quelques semaines afin de renforcer l'estime de soi des agriculteurs et de réintroduire la riche tradition agricole indienne.

 

Pourquoi ?

La déforestation massive et l'agriculture à grande échelle ont conduit le petit paysan au désespoir.

 

Mon épouse et moi possédons une ferme de 5,5 hectares à Schriek où nous cultivons des légumes biologiques. Après une carrière de 38 ans, il est temps de transmettre cette entreprise à une jeune génération passionnée.

 

Des Védas âgés de 10 000 ans

Entretemps, je me suis découvert une nouvelle passion depuis plus de 12 ans : l’Inde. L'Indian National Trust for Art and Cultural Heritage (INTACH) a décidé en 1998 de redonner vie à la ville délabrée de Khajuraho, célèbre pour ses temples. Cette démarche inclut également la réhabilitation de jardins de fruits et légumes oubliés. C'est ainsi que j'ai intégré le projet en tant que producteur de légumes biologiques. Depuis 2005, je me rends chaque année en Inde pour quelques semaines afin de partager mon expérience.

L'Inde est un beau pays avec un peuple charmant. Mais la situation vécue par de nombreux agriculteurs est extrêmement pénible. Et on doit se rendre à l'évidence que l'Occident a joué un rôle majeur à cet égard.

Jusqu'à il y a environ 100 ans, ce sous-continent possédait une agriculture fertile reposant surune tradition agricole empreinte de sagesse quiselon les Védas – des écrits vieux de 10 000 ans – reposait sur des cycles équilibrés gages de durabilité. Les bovidés y  occupe une position centrale avec leur apport en engrais riches en micro-organismes essentiels au maintien de la fertilité des sols. Tout comme la présence d’arbres devait être garantie sur un tiers du territoire. Les Védas témoignent donc d’un profond respect pour tous les êtres vivants, le sol et l'eau. La technique du compostage existait également en Inde depuis des siècles.

Par la suite, avec l’introduction de la révolution verte en 1964, la suresploitation des sols a été de mise en privilégiant les monocultures et l’utilisation de pesticides et engrais.

Colonisation britannique et révolution verte

Mais avec la colonisation britannique, l'idée d' « exploitation de la nature » primait. Des arbres ont été massivement abattus pour l'exportation de bois dur. Il s'en est suivi un pillage total des richesses agricoles. Le blé, le riz, le coton, le sucre de canne, etc. étaient expédiés à Londres. Cette exploitation a connu son apogée pendant la Seconde Guerre mondiale, une période durant laquelle l'Inde a dû consentir des sacrifices sans précédent. Même les uniformes et les parachutes de l’armée étaient en grande partie fabriqués à partir du coton, très abondant dans cette ancienne colonie britanique.

Par la suite, avec l’introduction de la révolution verte en 1964, la suresploitation des sols a été de mise en privilégiant les monocultures et l’utilisation de pesticides et engrais. Aujourd'hui, nous assistons forcément à la contamination des sols, à la pollution, à la sécheresse extrême, à la perte de la biodiversité et, comme corrolaire, à une vague de suicides sans précédent chez les agriculteurs. Auparavant, sur les 700 millions d'Indiens actifs dans l'agriculture, 80 % travaillaient au sein de petites exploitations, souvent sur un terrain de moins d'un hectare. Il y avait par conséquent de très nombreuses variétés cultivées de millet, de sorgho et de légumineux. La révolution verte a considérablement appauvri cette diversité.

Le centre est déjà très reconnu dans l'État d'Uttar Pradesh. Lorsque je séjourne en Inde, je suis constamment invité à rencontrer des groupes d'agriculteurs et j'essaie toujours de réveiller d’abord en eux leur sentiment de fierté et d’honneur.

Johan D'hulster (debout) s'addresse à un groupe de paysans (assis)
© Johan D'hulster

Humane Agrarian Center

En concertation avec d’influents leaders du secteur agricole, dont Prem Singh , il nous est apparu important d'agir face à cette situation. C'est pourquoi nous avons fondé le « Humane Agrarian Center», un centre pour la préservation de la sagesse et de la tradition de l'agriculture indienne. le but est de motiver les agriculteurs à reprendre leur destin en main et par voie de conséquence à retrouver honneur et dignité. Nous essayons donc de convaincre les exploitants de faire renaître leur riche tradition, y compris les techniques de compostage qui n’ont été introduites en Europe par le Britannique Albert Howard il y a un siècle à peine.

Le centre est déjà très reconnu dans l'État d'Uttar Pradesh. Lorsque je séjourne en Inde, je suis constamment invité à rencontrer des groupes d'agriculteurs et j'essaie toujours de réveiller d’abord en eux leur sentiment de fierté et d’honneur. Pendant des siècles, on leur a dit qu'un agriculteur ne vaut rien et qu'il occupe le bas de l'échelle sociale. Au contraire, je leur explique à quel point les systèmes agricoles traditionnels indiens sont porteurs d'inspiration pour le monde et pour l'avenir de notre planète.

What farmers really need

J'ai également co-écrit avec Prem Singh un livret dans lequel nous expliquons nos principes : What farmers really need. Nous défendons l'idée que les agriculteurs doivent être autonomes dans 5 domaines : la production de semences, l'eau, l'énergie, la fertilité des sols et leur mode de pensée. En effet, les agriculteurs doivent réapprendre à réfléchir par eux-mêmes et ne plus laisser les professeurs, les conseillers et les bureaucrates le faire à leur place comme c'est le cas aujourd'hui. Nous soutenons également une vision holistique avec des cycles équilibrés (voir illustration). Cette publication est lue avec un réel enthousiasme en Inde.

Modèle d'une agriculture circulaire

 

Je suis donc heureux de constater que de plus en plus d'agriculteurs reprennent espoir et mettent en pratique leurs nouvelles idées. Des milliers d'agriculteurs investissent actuellement dans des systèmes de stockage d'eau et dans l'agroforesterie au sein de leurs exploitations. Parfois, certains ont posé des choix radicaux il y a longtemps, de leur plein gré, parfois à contre-courant. Par exemple, nous avons rencontré un prêtre brahmane qui a construit sa propre exploitation agricole de 2 hectares, dont 1 hectare de jungle. Le résultat avait abouti en une oasis verte de biodiversité et de fertilité, les singes y prospéraient et il n'y avait aucune trace d'un problème de sécheresse. C'était la parfaite illustration de notre vision : la pluie ne peut se former qu’en présence d’un paysage boisé, d’un sol fertile et si le niveau des nappes d'eau souterraines est suffisant. De plus, un système agricole durable a besoin de très peu d'eau.

L'agriculture joue un extrêmement important dans le fondement de la société. C'est pourquoi je suis convaincu que nous devons sauver les petits exploitants, qui tenteront de sauver le monde avec une agriculture qui s'intègre le plus harmonieusement possible dans le cadre global. Je suis heureux de pouvoir y contribuer.

 

www.intach.be

 

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